Crimes et nutriments

Une nouvelle policière et …. un peu naturopathique, qui se déroule en Argentine.

Vous pourrez voyager avec moi et vous laisser aller au fil de l’intrigue.

BAnuit

Buenos Aires

http://crimesnutriments.wordpress.com

Elisabeth

Si vous préférez le texte à imprimer :

Crimes et nutriments.

Les aventures du policier Martin Rodriguez en Argentine.

Chapitre 1 Le début de l’aventure (22 et 23 octobre)

L’aéroport de Buenos Aires ressemble à bien d’autres de par le monde. Des couloirs

labyrinthiques permettent d’accéder aux postes de police où des employés à l’air

sévère et concentré entrent les données des passeports des voyageurs sur ordinateur.

L’inspecteur Martin Rodriguez, exténué par le voyage de Paris à Buenos Aires,

présenta ses papiers au guichet, à un homme qui paraissait presque aussi fatigué que

lui. Cependant, après avoir examiné le document, le policier des frontières regarda

Martin d’un air intéressé et interrogateur, presque soupçonneux, se dit Martin.

« Que venez-vous faire en Argentine ? dit-il assez abruptement.

– Je viens ici pour me reposer et me changer les idées, répondit Martin, avec un air

qui se voulait de connivence.

Sa réponse était l’exacte vérité, car il venait de terminer une affaire crapuleuse ayant

conduit à l’arrestation de deux filous, affaire qui l’avait tenu sur la brèche pendant

cinq semaines d’affilée, sans aucun repos. De fait, cela faisait presque un an qu’il

n’avait pas pris de vacances, menant une vie de fou, s’octroyant à peine une journée

de repos de temps en temps pour ne pas s’écrouler de fatigue.

Il avait décidé de se ressourcer en Argentine où quelques membres de sa famille

avaient, semble-t-il, émigré au début du XXème siècle, à l’époque de l’immigration

massive des Européens, pendant laquelle Buenos Aires vit en 30 ans sa population

multipliée par sept. Sa femme enseignante, n’avait pu l’accompagner en ce mois

d’octobre, ce qui ne le dérangeait pas car il n’avait aucun projet précis, désireux de

se laisser guider par les circonstances et aussi par l’instinct dont il ne manquait pas et

qui l’avait bien servi jusqu’ici dans son métier. Il pensait se laisser pousser au gré du

vent – qui précisément soufflait très fort ce jour-là sur le Rio de la Plata. On l’avait

fortement ressenti à l’atterrissage.

L’inspecteur Martin Rodriguez était d’une taille moyenne, mince et musculeux. Il ne

manquait pas de charme avec ses cheveux bruns et ses yeux bleu foncé, qui lui

donnaient l’air d’un acteur de cinéma.

Après le passage de la police, il dut subir celui de la douane. Il avait l’esprit léger,

car son bagage, assez léger également, ne contenait rien qui puisse lui valoir quelque

ennui. Pourtant le douanier qui lui demanda d’ouvrir sa valise, se mit à considérer la

trousse que lui avait préparée sa femme, dont il ne connaissait d’ailleurs pas le

contenu.

« Pourquoi transportez-vous toutes ces pilules ? lui demanda l’employé, l’air sévère.

Martin ne pouvait pas avouer qu’il ne le savait pas exactement, car cela lui aurait

sûrement valu une fouille plus minutieuse.

– Ce sont des produits à base de plantes que mon médecin m’a recommandé pour

certains problèmes de santé, mais ce ne sont pas des médicaments, plutôt ce qu’on

appelle compléments de santé.

Le douanier, après un échange avec son collègue, laissa Martin remballer ses affaires

et se diriger vers la file des taxis.

Après avoir discuté rapidement du prix de la course, il monta dans une voiture qui le

conduisit à un hôtel du quartier Palermo, qu’il avait choisi un peu au hasard en

consultant plusieurs guides touristiques, donnant la préférence au confort et à la

tranquillité, peu répandus dans l’immense cité bruyante de Buenos Aires.

L’hôtel, pas très grand, comportait trois étages et fonctionnait avec une équipe de

jeunes gens dont la plupart devaient être des étudiants qui arrondissaient leurs

maigres revenus. Ce fut Jose qui l’accueillit de quelques mots en français glanés lors

d’un séjour récent dans le midi de la France :

• Comment allez-vous ? J’espère que Buenos Aires vous l’aimez…

La chambre était spacieuse et confortable, disposant tout au fond, à l’opposé de la

fenêtre, d’un coin cuisine, dont Martin estima tout de suite ne pas vouloir se servir. Il

sortit vers 20h, après s’être reposé, et se dirigea vers le restaurant signalé par le

Routard dans la rubrique « Chic ».Dîner succulent que sa femme aurait apprécié, en

temps que gastronomie diététique ! Un merlu aux gnocchi de courge, accompagné

d’un verre de vin blanc fruité de Cafayate et suivi d’un thé gourmand garni de

quelques mignardises. Cette boisson était en hommage à sa femme car, pour sa part,

il aurait préféré un whisky bien choisi, mais qui n’était pas vraiment conseillé avec le

décalage horaire… Ce serait pour une autre fois !

De retour à l’hôtel, pour ne pas être en reste, il prit deux comprimés de compléments

alimentaires destinés à prévenir les problèmes de prostate, que sa femme lui avait fait

promettre de ne pas oublier. Pour la première fois, livré à lui-même, il en lut la

composition : palmier nain, ortie, saule, pépins de courge et zinc. Ca ne pouvait

sûrement pas faire de mal. L’idée lui vint d’aller visiter le jardin botanique de Buenos

Aires pour voir à quoi ressemblaient ces palmiers nains !

Le lendemain matin, il fut réveillé avant l’aube, en raison du décalage horaire de 5

heures, et aussi par un bruit continu, qui venait d’une benne broyeuse installée juste

en face de l’hôtel : c’était l’élimination des déchets de la clinique. Dire que la veille, il

s’était fait la réflexion que la rue devait être bien tranquille en face de l’établissement

hospitalier…

En route donc, un peu plus tôt que prévu, pour le jardin botanique. Ne connaissant

pas encore le réseau du métro, il héla un taxi dans la rue proche quasi déserte. Il se

rappela qu’on était dimanche mais vit sur le trajet une queue de gens devant ce qui

ressemblait à un commissariat. Le chauffeur lui dit que c’était le jour des élections

présidentielles et, comme il s’étonnait de cette affluence – peu habituelle en France –

l’informa que le vote était obligatoire en Argentine et considéré comme un devoir si

vital qu’il était interdit de servir de l’alcool dans les lieux publics la veille des

élections…

« Es Argentina ! », une expression qu’il aurait l’occasion d’entendre bien souvent au

cours de son séjour.

Hélas, le jardin botanique était fermé pour cause de travaux. Que faire ? L’envie le

taraudait déjà de quitter la ville, ce qui l’incita à suivre une recommandation du guide

de faire une excursion sur le Tigre : c’est un réseau de nombreux canaux et cours

d’eau qu’on parcourt sur un petit bateau, en admirant la végétation abondante des

rives ainsi que les résidences dont certaines respirent le luxe. Cela lui donna

l’occasion de respirer, lui aussi, un air plus sain que celui de la gigantesque

métropole, malgré une petite bruine intermittente qui parait le paysage de couleurs

sobres et créait une atmosphère tropicale qui lui évoquait pourtant les bords de

Marne ! Il profita d’un arrêt du bateau pour déjeuner dans ce qui pourrait être une

guinguette, où des petites écolières lui proposèrent des bagues qu‘elles vendaient

pour financer un voyage scolaire : cela ferait un petit cadeau pour sa femme et en

même temps une bonne action.

De retour le soir à son hôtel, il prit la décision de partir dès le lendemain dans le

Nord-Ouest, la région de Salta, pour appréhender l’authenticité argentine, dans des

conditions plus en adéquation avec des vacances tranquilles et proches de la nature.

S’il avait su !

Chapitre 2 Dans les montagnes (24 et 25 octobre)

Martin rate l’avion où il a une place réservée, en raison du marathon qui a retardé le

chauffeur de taxi. Ce n’est pas grave car il y a beaucoup de navettes vers Salta. C’est

un vol sans histoire, agrémenté d’un magnifique spectacle au-dessus des nuages

blancs des Andes enneigées, à perte de vue.

Il s’occupe en lisant un journal argentin Pagina 12, mais il faut être au courant de la

politique et des événements du pays pour vraiment suivre… Tiens : une histoire de

scandale concernant un laboratoire commercialisant des comprimés à base de plantes

qui ont provoqué des réactions allergiques chez une personne, ayant nécessité son

hospitalisation. Le nom du laboratoire lui est inconnu, il doit être sud-américain.

L’hôtel est très coquet, situé entre un couvent et l’église Saint François. Il est

également tenu par des jeunes gens. Il y a beaucoup d’églises dans la ville très

étalée, avec peu d’immeubles, et de petite taille.

La place du centre ville, 9 de Julio, est illuminée et embellie par la cathédrale

éblouissante de lumière et il se délecte à consommer un apéritif blanc de Cafayate

face à cette splendeur. Le 9 de Julio fête l’indépendance de l’Argentine du

colonisateur espagnol en 1816. Chaque ville possède sa place du 9 de Julio. Il fait

beau mais l’air est vif, car la ville se trouve à 1200 m d’altitude et c’est le printemps

ici.

Pendant ce temps se déroule en France le vote des primaires socialistes pour la

désignation du candidat à la présidentielle: qu’il est loin déjà de ces préoccupations

domestiques ! Martin commence à se sentir sinon chez lui, du moins comme un touriste

heureux, accepté et même bien considéré, surtout quand il s’essaie à parler espagnol

avec l’accent français.

Il décide de poursuivre son voyage en voiture et le lendemain, le voilà parti dans sa

petite Clio à destination de Tilcara au nord, en passant par la « route de la

montagne » au milieu d’une forêt tropicale sèche. Après Jujuy, il s’engage sur la route

de Purmamarca, village indien très touristique, décrit par le guide comme le plus

typique du coin, à l’intersection de la route du Chili et de la Bolivie. Mais peu après, il

est arrêté par des policiers qui lui font faire demi-tour en expliquant brièvement que la

route est bloquée par une manifestation et qu’on ne sait pas combien de temps cela

va durer ! Que faire ? Il n’a pas l’intention de retourner à Salta où personne ne

l’attend à son hôtel. Après consultation du guide, le choix est vite fait : il fera halte

aux thermes situés au fond d’une vallée verdoyante, qui contraste avec les environs

de Jujuy plutôt désertiques.

En arrivant dans ce lieu isolé, il se félicite du choix de ce gros bâtiment désuet, comme

souvent dans les villes de cure, dont l’intérieur a été modernisé, avec balcon dans la

chambre, donnant sur la rivière en contre bas. Quel délice et quel calme ! Il va vite

profiter de la piscine d’eau thermale à 38°, avant de se restaurer et de boire un bon

vin de Mendoza… Retour à la piscine pour se baigner au clair de lune avant le dîner

délicieux composé d’une truite en cazuela aux épinards.

Chapitre 3 Coup de théâtre (26 octobre)

Martin se lève tôt afin d’essayer de poursuivre son voyage au Nord, mais en se

dirigeant vers la salle à manger pour prendre un petit déjeuner, il remarque une

agitation insolite parmi le personnel, qui a abandonné l’attitude un peu compassée de

rigueur dans ce genre d’établissement : les gens échangent à toute vitesse et il a du

mal à comprendre de quoi il retourne, deux mots reviennent souvent : muerta et

sangre ou peut-être no sangre ou hay sangre… Quelqu’un a-t-il eu un accident ? Tout

à coup débarquent quatre policiers dans le hall d’entrée ; ils se dirigent vers la piscine

au premier étage, accompagné du directeur …

Devra-t-il leur annoncer qu’il est lui-même policier ? Cela ne l’enchante pas, mais il

sera sans doute obligé de le faire s’il s’avère qu’il s’agit d’une mort violente et que les

résidents soient tous interrogés. Pour l’heure, il pressent qu’il ne va pas pouvoir partir

aujourd’hui.

A la réception, on lui confirme qu’il doit rester jusqu’à ce que la police lui permette de

partir. De toutes façons, ajoute-t-on, la route est toujours barrée par le groupe de

manifestants qui sont des « natifs » réclamant leur titre de propriété qui ne leur a

jamais été délivré. Donc, tout est bien dans le meilleur des mondes, il n’y a qu’à

attendre. Du coup, son métier refait surface, avec ses réflexes bien ancrés, et il essaie

de savoir ce qui s’est passé dans l’hôtel. Mais le réceptionniste n’est pas très

coopératif, il reste évasif : un accident près de la piscine, on ne sait pas ce qui s’est

produit, il s’agit d’une femme de ménage. Les réticences de l’homme intriguent

Martin. Il s’assoie dans le salon attenant au hall de réception où un panneau informe

qu’Eva Peron avait coutume de fréquenter ces lieux ! Il se sent réconforté : ma foi, je

ne suis pas n’importe où, pense-t-il, amusé. Femme du président Peron, elle fut très

populaire car elle défendit les déshérités. Il eut une pensée pour le téléfilm espagnol

récent « Carta a Eva » qui se situe pendant la dictature de Franco auquel Eva Peron

rend visite, déléguée par son mari…Une page d’histoire intelligemment romancée !

Une heure plus tard, heure qu’il a mise à profit pour essayer en vain d’obtenir des

informations sur Internet concernant la situation sociale et politique dans la région,

deux policiers redescendent dans le hall et, l’apercevant, se dirigent vers lui.

« Nous devons interroger toutes les personnes de l’hôtel, au sujet du décès qui a eu

lieu cette nuit, près de la piscine. On peut commencer par vous, puisque vous semblez

disponible.

– Je suis en effet à votre disposition…

A la demande des deux policiers, il décline son identité et sa profession. Il lui semble

que ces hommes sont un peu hésitants, ne sachant quel comportement adopter vis-àvis

d’un « confrère ».

Martin les met à l’aise.

« Je ne souhaite pas m’immiscer dans votre affaire mais si vous pensez que je peux

vous apporter un appui quelconque, ce sera avec plaisir ».

Il a un peu de mal à parler de manière fluide mais le vocabulaire lui revient petit à

petit.

Après lui avoir fait préciser son emploi du temps depuis la veille, les policiers lui

résument tout naturellement ce qui est arrivé.

Chapitre 4 Le début de l’enquête (26 octobre)

Une des femmes de ménage qui était chargée de nettoyer les abords de la piscine à

partir de 21h, a été retrouvée gisant morte sur un des transats. Le transat avait été

traîné du bord de la piscine jusqu‘au mur situé sous les petits bassins où sont élevées

des truites. La truite qu’il avait consommée la veille venait-elle de cet endroit ? Idée

qui traverse de suite l’esprit de Martin, tout en pensant qu’il s’agit là d’une

association étrange avec la morte… Mort naturelle ou crime ? Evidemment,

l’intelligence intuitive de Martin s’est mise en marche ! Avec des tas de questions qui

affluent dans sa tête…

Qui peut-elle être ? Quand est-elle morte ? De quoi ? Qui l’a découverte ?

Martin essaie de se souvenir des gens qui étaient à la piscine la veille. Il y avait un

couple assez âgé qui ne se sont pas baignés pendant qu’il était là, ainsi qu’un groupe

d’hommes venus de Buenos Aires qui, travaillant pour une assurance mutuelle, se

réunissaient pour un séminaire. Martin s’était fait la réflexion que la mutuelle devait

ramasser beaucoup de cotisations pour pouvoir payer ce séjour à ses cadres !

Cependant il ne voit pas quel peut être le rapport de ces gens avec la morte.

« Nous allons vous demander de rester ici au moins jusqu’à demain matin »,

annoncent les policiers d’un air peu convaincu.

– Ce n’est pas grave, je suis en vacances, répond-il aimablement.

Martin ne se sent nullement vexé, ennuyé ou soupçonné. Il éprouve même un peu de

contentement à l’idée qu’il pourra avoir la possibilité d’en savoir davantage, à défaut

d’enquêter….Mais comment obtenir des réponses aux questions qu’il se pose sans

importuner les policiers, donc sans poser vraiment des questions précises ?

Il rajoute :

« Cela ne me gêne pas, surtout que la route est toujours barrée. Et je serais très

heureux de vous apporter ma collaboration totalement officieuse… »

Bizarrement, les deux policiers ne semblent pas irrités par la proposition. L’un se fend

même d’un sourire. Il s’agit du plus jeune, le moins méfiant sans doute, peut-être le

plus ouvert. Il ne porte pas la moustache, pourtant si répandue dans le pays.

« Pourriez-vous nous accompagner maintenant jusqu’à la piscine ? Puisque vous y

étiez hier soir, vous avez peut-être noté quelque détail intéressant pour l’enquête, dit-il ».

Les autres ne disent rien mais le groupe se met aussitôt en marche vers les escaliers

qui mènent sur les lieux de l’accident.

En montant, Martin pressent que son voyage est en train de prendre une tournure

qu’il n’avait pas envisagée. Il lui semble que les évènements s’enchaînent d’une

manière presque délibérée, tracé par le destin : le barrage, l’arrêt forcé dans cet

hôtel charmant (jusqu’à maintenant), cet accident qui l’interpelle.

Chapitre 5 Quelques idées sur la question et une hypothèse (26 octobre)

Le rythme de son coeur s’accélère en arrivant à la porte de la terrasse. Il aperçoit les

deux autres policiers près du corps d’une très jeune femme, âgée probablement d’un

peu plus de vingt ans, vêtue du costume beige aux liserés rouges des employés de

l’hôtel. Elle semble endormie mais en s’approchant, il voit un visage où se lit une

crispation, une souffrance insupportable, avec de la salive qui a coulé sur le menton.

Aucune blessure n’est visible mais une tâche de sang par terre, sous le transat, a

séché : l’examen du corps permettra sans doute de déterminer le moment de la mort.

Il continue son observation plus attentivement, sans trouver d’autres indices

révélateurs.

Le visage en souffrance et la salive lui font penser à un empoisonnement mais il

faudra attendre la conclusion du médecin légiste pour en être sûr.

Les deux policiers qui l’ont accompagné ont les yeux fixés sur lui. Attendent-ils qu’il

exprime une opinion ? Il ne le fera pas sans y être formellement invité.

Les deux autres policiers, qui arborent chacun une moustache, se concertent,

soulèvent le corps de la morte et le déposent sur le sol, mettant ainsi à découvert le

sang sur le transat. Cette façon de procéder peu orthodoxe laisse Martin perplexe…

Les mots et les pensées s’enchaînent dans son cerveau : empoisonnement,… par une

plante toxique ?… C’est comme une intuition fulgurante, mais sans début de preuve.

Ce qui n’est pas évident, c’est s’il s’agit d’un acte volontaire de la victime ou d’un

empoisonnement provoqué par une autre personne. Martin essaie de passer en revue

les plantes toxiques d’Amérique latine qu’il a étudiées il y a une vingtaine d’années

en préparant un certificat de toxicologie….C’était un domaine qui l’avait passionné,

en raison de la complexité de l’action des plantes, la dose faisant ou non le poison,

ce qui lui semblait relever un peu de la magie !

Il se met à parler pour lui-même, dans un murmure : une plante utilisée en Amérique

du sud, qui peut être toxique… Et le voilà pensant à une plante capable (ou supposée

capable) de provoquer un avortement… Mais il ne parvient pas à retrouver le nom de

cette (ou ces) plante ayant cette particularité. Pourquoi pense-t-il à un avortement ?

parce qu’il s’agit d’une femme et qu’il y a cette tache de sang. A voir…

Il essaie de calmer sa fébrilité due au bouillonnement de pensées dans son cerveau et

s’adresse au groupe de policiers, qui discutent entre eux.

« Il m’est venu une idée, dit-il aux policiers, si vous le permettez, j’aimerais aller

vérifier des données sur Internet pour savoir si elle tient la route, avant de vous en

faire part.

Martin se hâte vers le microordinateur mis à la disposition des hôtes, avant que les

policiers ne l’en empêchent. N’ayant pas accès pour l’instant à des informations

directes, il lui reste la possibilité de se renseigner comme tout le monde et de rappeler

ainsi ses connaissances.

Il commence sa recherche sur les plantes toxiques existant en Amérique du Sud.

Il lit ce qui concerne la solandre (ou liane trompette) qui donne de jolies fleurs jaunes

aux nervures pourpres et contient de la solandrine provoquant des troubles nerveux

et respiratoires pouvant aller jusqu’au coma.

La mandragore, aux petites fleurs mauves, a des effets hallucinogènes et narcotiques,

utilisés en médecine antique et en sorcellerie !

La brugmansia (ou trompette des anges) dont toutes les parties sont très toxiques,

provoque une dilatation de la pupille (mydriase), une sécheresse buccale, une

paralysie respiratoire, des hallucinations. Coma et décès peuvent survenir.

Soudain, le nom d’une plante susceptible de provoquer un avortement lui revient en

mémoire : la rue fétide, plante européenne. Existerait-il une espèce en Amérique ?

Voici ce qu’il trouve dans le magazine de Phytomania…

Il existe trois espèces de rue : Ruta graveolens, Ruta Montana, Ruta chalepensis. Cette

dernière est fréquente en Amérique du Sud. Il est répandu sur ce continent une

croyance selon laquelle la plante « de la chance » protège des éléments néfastes, des

mauvais esprits jusqu’aux jeteurs de sort.

Dans la province de Corrientes, en Argentine, on boit une infusion de rue le premier

jour du mois d’août pour bénéficier d’une bonne santé toute l’année…

Et voilà la partie qui l’intéresse : comme il le pensait, cette plante peut être toxique, et

provoquer :

• Des dermites, ressemblant à des brûlures au contact des feuilles

• Des troubles digestifs (douleurs, gonflement de la langue, hypersalivation…) suivis

de troubles cardiaques

• Des saignements génitaux, des malformations du foetus, un avortement.

Les premiers signes qu’il a relevés sur le corps sont vraiment très similaires à ces

symptômes !

Martin essaie de se souvenir des fleurs entourant la piscine et l’hôtel. Il est à peu près

sûr qu’il pousse des plantes comme la liane trompette et la trompette des anges, aux

fleurs bien reconnaissables. Il n’a pas vu de rue mais son intuition première lui paraît

plus évidente à cause des atteintes visibles sur le corps, autant d’indices significatifs

des effets de Ruta. Cependant il lui faudra en savoir davantage : toutes les espèces de

rue ont-elles les mêmes propriétés ? Et bien des questions se posent, en particulier :

comment la jeune femme se serait-elle procuré cette plante et pourquoi? La toxicité de

la plante peut-elle être confirmée ?

Chapitre 6 L’enquête se dessine ainsi que la découverte de la région (26 et 27 octobre)

Vu sa couleur de peau, ses yeux bridés et ses pommettes hautes, la victime est

vraisemblablement d’origine indienne, bien quelle ait des cheveux roux. Ils sont peutêtre

teints, se dit Martin.

« Le corps sera envoyé à Jujuy, capitale de la province de Jujuy, pour pratiquer une

autopsie, le renseigne le policier le plus âgé, sans doute le chef inspecteur.

Martin souhaite quitter ces lieux dès que possible mais aimerait connaître le

déroulement de l’enquête et les résultats de l’autopsie, pour savoir si son hypothèse

de l’empoisonnement se vérifie…

– Je vous prie de noter mon numéro de téléphone, dit-il au chef, sous prétexte de

témoignage éventuel : il ne se fait pas trop d’illusion sur la possibilité d’une enquête

approfondie, mais, à sa grande surprise, le chef lui communique son numéro en

retour, ainsi que son nom : Antonio Toricelli.

Le lendemain, après un sommeil réparateur, il s’est recalé sur l’heure argentine : il n’a

même pas eu besoin de prendre un comprimé de mélatonine/B6 recommandé par sa

femme pour s’endormir facilement en cas de décalage horaire… Il prend la route de

Tilcara en passant par Purmamarca. C’est un vieux village indien devenu touristique,

où le barrage des natifs s’était installé. La route est libre, le barrage a été levé. Il

espère que les promesses probablement obtenues par les manifestants seront tenues !

Les couleurs des différents étages de la montagne, la Quebrada de Humahuaca, sont

éblouissantes, sous le soleil matinal, une splendeur de gris, de beige, de rose, de

rouge, de vert, ce qui lui vaut l’appellation de montagne aux sept couleurs,

correspondant à des grès, schistes, argiles…. Cependant, l’humeur de Martin n’est

pas tout à fait celle du touriste désinvolte et émerveillé. La mort de cette jeune femme

l’a ému et intrigué. Il s’interroge sur ses origines. Il existe un certain nombre d’ethnies

originelles en Argentine, qu’on appelait les Amérindiens. Quelle peut être celle de

cette femme ?

Après les présentations et le remplissage de sa fiche administrative à l’hôtel, constitué

de petits bungalows donnant sur un jardin arboré avec vue sur la montagne pelée, il

interroge le jeune propriétaire.

« Hélas, je ne sais rien sur les habitants de cette région, étant ici depuis peu de temps.

Martin se promène dans le village et entre dans un magasin de souvenirs dont la

devanture se pare de bijoux ornés de rhodochrosite, la pierre répandue dans la

Cordillère. La boutique est tenue, provisoirement, en l’absence des gérants, par un

franco-argentin dont le métier est guide pour touristes. Ils se mettent à discuter de la

situation sociale des manifestants.

« Cela fait des dizaines d’années que ces gens réclament une reconnaissance légale

de leur état de propriétaire. Ils avaient reçu la promesse du gouvernement précédent,

celui de Nestor Kirchner, de recevoir leur titre de propriété, mais huit années ont

passé sans voir rien venir, et ils profitent de la période des élections pour se rappeler

au souvenir de la candidate Cristina Kirchner.

– Croyez-vous que ce sont des descendants des Incas ?

Le guide l’ignore. Quoi qu’il en soit, Martin ne peut se détacher de la vision de la

jeune femme des Thermes : il ne pense pas qu’elle pourrait appartenir à cette ethnie,

dont elle n’a pas l’apparence, grande et mince, les cheveux roux ! Il en touche deux

mots au guide, en lui disant simplement qu’il a rencontré une indienne qu’il décrit…

L’homme lui répond que la description correspondrait aux caractéristiques des

peuplades de Patagonie, Tehuelche ou Puelche ou Mapuche d’autrefois, que les

Espagnols nommèrent Patagons parce qu’ils étaient grands, faisant ainsi référence au

géant Pathoagón, personnage de roman de chevalerie.

Voilà qui est intéressant et va décider de la suite du voyage de Martin… La

Patagonie ! Cela lui permet d’allier le plaisir de la découverte du pays et la tentative

de résoudre cette énigme surgie sur son chemin.

En attendant, il va profiter de son séjour dans cette splendide région, au paysage

typique de la cordillère tropicale, steppe d’épineux et cactus géants, roches sculptées

par l’érosion en cheminées de fée gigantesques. Avant le crépuscule, il escalade la

colline pour visiter la pucara de Tilcara, construite par des archéologues de

l’université de Buenos Aires, selon les plans de villages des civilisations précolombiennes.

Un régal des yeux au coucher de soleil, sur les pierres rougeoyantes.

Des écoliers bruyants gâchent un peu sa visite ; c’est normal pour eux de s’intéresser

davantage à prendre des photos des copines qu’à s’imprégner de l’histoire…

Il commence à se sentir proche de ces peuples qui furent opprimés et parfois décimés

par les colonisateurs, mais dont il ne connaît pas l’histoire.

Chapitre 7 Retour aux Thermes (28 octobre)

Le lendemain, Martin prend la route qui conduit au Chili pour faire une visite

touristique de la région des Salinas, grandes étendues de sel d’origine géologique qui

se sont formées après le retrait de la mer qui a eu lieu il ya six cent millions d’années.

Un nouveau groupe peu important, une quinzaine de personnes, a constitué un

barrage « filtrant ». Il suffit d’attendre pour passer. Martin discute avec les

automobilistes bloqués : il s’agit d’habitants du village voisin qui réclament un

raccordement au réseau électrique qui passe dans le village en ignorant les besoins

d’une partie de la population. Décidément, la période électorale semble propice aux

réclamations !

Ebloui par la splendeur des paysages, depuis la route nationale 52, sinueuse qui ne

cesse de grimper, il passe un col à 4200 m d’altitude, un peu oppressé… Il se met à

sucer quelques granules de Coca 15CH que sa chère femme lui avait recommandé de

prendre en cas de malaise d’altitude…

Dans le lointain apparaît une grande étendue blanche scintillante au soleil et

contrastant avec les montagnes alentour, aux reflets bleutés et pour certaines aux

sommets enneigés. Et c’est la descente dans un paysage presque désertique où

surgissent de temps en temps des troupeaux de vigognes, qu’on appelle guanacos

dans le sud de l’Argentine. Ce sont comme des cousines des lamas. Statues de sel au

bord du lac, sculptées par un homme au visage complètement caché dans une

cagoule pour se protéger du soleil, redoutable sous les tropiques, même si, à 3000 m,

on a l’impression d’avoir moins chaud. Sur la droite, une maison de sel, une statue de

lama en sel…Après quelques pas sur le lac de sel, il reprend la route dans le sens

inverse.

Près de Purmamarca, le groupe de manifestants est toujours là. Martin prend alors la

décision de partir le soir même, car il ne veut pas rester coincé à Tilcara, au cas où le

barrage filtrant se transformerait en barrage bloquant. De plus, il brûle de repasser

par les Thermes pour recueillir des nouvelles…

On dirait que rien ne s’est passé il y a deux jours dans l’hôtel. La réception « ne sait

rien ». Martin essaie de se renseigner auprès d’un responsable : le directeur lui

confirme l’identité de la jeune femme, qui était célibataire et travaillait à l’hôtel depuis

4 mois. Elle s’appelait Consuelo et elle était originaire de la province du Rio Negro,

près de San Carlos de Bariloche. « Très jolie ville au bord du lac glaciaire Nahuel

Huapi», ajoute-t-il.

Martin téléphone à l’inspecteur Toricelli. Celui-ci lui dit que la jeune femme était

enceinte de deux mois et confirme l’hypothèse de Martin d’un empoisonnement, ce

qui devra cependant être confirmé par l’autopsie. Voilà qui donne une certaine

validité à l’hypothèse de la plante toxique, la rue. Mais s’agit-il d’un suicide, d’un

meurtre ou d’un accident ? Les autorités ne se sont pas encore prononcées…

Martin fait part à l’inspecteur de son projet de poursuivre son voyage dans le sud,

sans préciser la destination ni lui donner les raisons à vrai dire encore un peu floues

de cette décision. L’inspecteur Toricelli ne manifeste pas d’étonnement et lui dit qu’ils

pourront rester en contact, s’il le souhaite.

Arrivé à Salta, Martin voudrait prendre un bus pour aller à Bariloche. Trop long, pas

direct ! Il se voit forcé de voyager en avion, en repassant par Buenos Aires !

Arrivé à Bariloche, Martin se rend de suite au commissariat pour obtenir l’adresse des

parents de la jeune victime. Mais il prend comme prétexte que ces personnes sont

susceptibles de louer une chambre, d’après ce qu’on lui a dit à Salta. Il ne parle ni de

la mort de la jeune femme, ni de l’inspecteur Toricelli. Il sent intuitivement que moins il

en dit, mieux ça vaut. Mais c’est prendre un risque car le commissariat de Bariloche

sait peut-être déjà de quoi il retourne. De fait, le policier semble réticent et émet des

réserves:

« Pourquoi ne résidez-vous pas à l’hôtel ?

– Je suis à la recherche des racines de mes ancêtres et de leur histoire, risque-t-il,

comme raison. Des cousins ont émigré en Argentine il y a une soixantaine d’années.

Malgré cet argument peu crédible, le policier finit par lui donner l’adresse.

Chapitre 8 San Carlos de Bariloche (28 octobre)

Martin quitte le centre ville élégant, style village suisse de montagne, et se retrouve

dans un quartier périphérique aux maisons très simples mais décorées de petits

jardins. La végétation lui paraît luxuriante, après la région plutôt désertique qu’il vient

de quitter.

A l’adresse indiquée, une femme vient lui ouvrir, typée, aux yeux en amande, un peu

forte, la cinquantaine. Il vérifie qu’elle est bien la mère de la jeune femme morte.

« Je suis navré de vous déranger mais je voulais vous assurer de ma sympathie, étant

présent à l’hôtel où s’est produit l’accident…

– Je n’avais pas de nouvelles de ma fille depuis quatre mois, dit-elle d’un air triste et

abattu, où pointe un peu de méfiance.

Elle ne comprend probablement pas ce que lui veut cet étranger.

Martin lui explique alors qu’il est inspecteur de police en France, qu’il est venu en

Argentine, attiré par ce pays aux origines ethniques multiples, et qu’il est interrogatif

sur ce qui a pu arriver à sa fille.

– Avait-elle des problèmes et aurait-elle pu se suicider ? lui demande-t-il.

L’hypothèse du suicide la fait sortir de son calme et de son air accablé.

– Ce n’est pas possible, ma fille n’aurait pu se suicider, elle était heureuse de vivre. De

plus, le suicide est complètement étranger à nos croyances ! »

Il ne se sent pas autorisé à lui annoncer que sa fille était enceinte mais il lui donne le

nom et le numéro de portable du policier de Jujuy, ainsi que son propre numéro, en

précisant qu’elle peut le joindre quand elle le désire, au cas où elle penserait pouvoir

l’aider à trouver les raisons de la mort de sa fille. Il prend congé de la mère, encore

plus effondrée depuis l’évocation du suicide.

Il se rend dans un hôtel dont il a trouvé l’adresse dans le guide, sa chambre jouit

d’une vue magnifique sur le lac qui lui rappelle le lac Léman et sur les totems de bois

élevés en l’honneur des Indiens.

Il se plonge dans l’histoire des siècles passés de l’Argentine, avant et à partir de la

colonisation par les Espagnols et s’attarde sur ce qui a trait aux peuples « natifs » du

sud.

Les Tehuelches étaient des chasseurs-cueilleurs nomades qui se déplaçaient suivant les

troupeaux de guanacos. L’hiver, ils vivaient dans les vallées, sur les côtes, au bord

des lacs, en été ils montaient sur les plateaux de Patagonie ou dans la cordillère des

Andes. Comme les Incas au nord, ils avaient des sites sacrés, par exemple le Chalten

magnifique montagne, aujourd’hui appelée Fitz Roy.

Après l’arrivée des Espagnols, les habitudes de vie des Tehuelches changèrent.

Chassant et consommant auparavant le guanaco, le nandu, l’huemul qui est un petit

cerf, ils utilisèrent ensuite le cheval, à partir du XIXème siècle, à la fois pour se nourrir

et pour se déplacer, faisant commerce avec les peuples du nord et du sud.

La conquête espagnole s’accompagna d’épidémies, qui les décimèrent (comme tous

les Amérindiens), surtout aux XVIIème et XVIIIème siècles. Un autre peuple, les

Mapuches saisit l’occasion pour envahir leur territoire. Une partie des Tehuelches

partit en guerre contre les envahisseurs (fin du XIXème siècle). D’autres pactisèrent et

se métissèrent, donnant naissance à l’ethnie puelche.

Martin consulte l’encyclopédie Wikipedia pour en savoir davantage au sujet des

Puelches:

« La constitution de l’ethnie puelche grâce à des métissages tehuelches, explique, en

partie, l’attitude de certains chefs puelches, comme Catriel, Chucul, Foyel ou

Sayhueque, qui pactisèrent avec les blancs ou les créoles et furent considérés comme

traîtres (…)

Dans la seconde moitié du XIXème siècle, les immigrants gallois commencèrent à

coloniser la province actuelle de Chubut et tissèrent des liens sociaux fort

remarquables avec les Tehuelches : en général, les relations entre eux furent

harmonieuses et c’est ainsi qu’actuellement on observe fréquemment dans cette

province des personnes aux cheveux roux et aux yeux bridés. »

Cheveux roux et yeux bridés ! Cette recherche historique lui apporte un

renseignement intéressant pour l’enquête : voilà qui pourrait donner plus d’indications

sur l’origine indienne de la jeune femme !

Chapitre 9 La découverte des Patagons (29 octobre)

Parvenu à cette découverte de la généalogie possible de la jeune femme, Martin se

met à réfléchir pour avoir une vision de la situation présente qui lui permette d’agir.

Il est pourvu d’un esprit logique. Donc logiquement, il devrait se rendre dans la ville

d’Esquel, à trois heures de bus de Bariloche, près de laquelle se trouve un village

d’Indiens, appelé Nahuel Pan, où les touristes peuvent se rendre en empruntant un

vestige des trains du XIXème siècle : la Trochita, avec sa locomotive noire et rouge

rutilante.

Mais il aime aussi se laisser emporter par ses intuitions, à l’instar du commandant

Danglard, héros singulier des romans policiers de Fred Vargas !

Intuitivement, il éprouve l’envie de s’imprégner de l’atmosphère de lieux ancestraux et

mystiques… Il ne voit rien de plus attirant qu’El Chalten (le Fitz Roy), la montagne

sacrée, devenu lieu d’exploit pour les alpinistes et, depuis quelques années, centre de

tourisme, dans un parc national protégé. Il n’oublie pas non plus qu’après tout, il est

en vacances et n’est pas tenu par un emploi du temps strict !

Il lui faut peu de temps pour prendre sa décision : organiser la suite du voyage, car

c’est le bout du monde. El Chalten se trouve proche d’El Calafete. Renseignement

pris, pas de vol de Bariloche à El Calafate. A moins de repasser de nouveau par

Buenos Aires, il devra prendre un bus qui mettra pratiquement 24h pour rejoindre la

ville à partir de laquelle de nombreuses excursions sont organisées pour admirer les

glaciers qui descendent de la Cordillère dans les lacs…

Le voici donc parcourant des paysages de steppe à perte de vue, parsemés de

moutons et de guanacos, et plus au sud, en approchant de Rivadavia et de la côte

atlantique, de puits de pétrole. Le circuit du bus lui semble étrange : de l’Ouest, il

passe sur la côte est pour revenir dans la cordillère à l’Ouest ! Sans doute que les

routes ne sont pas très praticables dans la montagne.

Il ne fait qu’une halte de nuit dans la ville d’El Calafate où il arrive en fin d’aprèsmidi.

Pourtant la ville est agréable, bien que très touristique, peuplée d’hôtels, de

restaurants, d’agences de voyage, de nombreuses boutiques où l’on vend des

chocolats (tout comme à Bariloche). Calafate, c’est aussi le nom d’une petite baie qui

ressemble à une myrtille, dont on fait une liqueur et aussi des arômes pour le

chocolat. Il a juste le temps d’acheter quelques centaines de grammes de chocolat

pour agrémenter la suite du voyage…

Il lui revient en mémoire ce que lui a dit sa femme à propos des vertus bienfaisantes

des myrtilles : elles sont remplies d’antioxydants et recommandées pour le maintien

d’une bonne vue. C’est peut-être pareil pour les « calafate » !

Le lendemain, le bus traverse des collines à la végétation rare. Au fur et à mesure que

l’on avance dans la montagne, les arbres et l’herbe apparaissent sous l’influence des

vents d’ouest apportant la pluie, et l’on arrive à El Chalten en trois heures. Un village

de petites maisons qui semblent construites un peu au hasard, sans contrainte

urbanistique… Martin, qui n’a fait aucune réservation, se laisse guider par ses pas en

direction des montagnes et arrive devant une petite maison au toit bleu au pied des

collines. Il reste une chambre qui a une vue sur le Fitz Roy, qu’en fait on ne voit pas

bien pour l’instant, car il est couronné de nuages malgré le ciel bleu.

Après avoir déballé ses vêtements, il se met à douter : que fait-il ici ? Qu’est-il venu

chercher ? La vérité d’une tragédie qui s’est jouée dans le Nord, un pays si loin et si

différent ? Ou sa vérité à lui ? En tout cas, le plaisir touristique est indubitable.

Il décide de faire un tour du village et d’aller dîner. Justement, le guide a noté un

excellent restaurant, qu’il a un peu de mal à trouver car il a changé de nom, mais

heureusement pas d’adresse. C’est un tout petit chalet de bois, chaleureux comme les

chalets de montagne. Il a soudain envie de commencer avec du jambon ibérique, la

fameuse pata negra, mais il ne faut pas se tromper de pays ! Il va plutôt faire le choix

d’une belle salade composée et d’une truite, comme il en a déjà consommé plusieurs

fois lors de son voyage. La Patagonie, c’est la gastronomie de la truite et du

mouton…De plus, le menu est diététique, avec les bons acides gras poly-insaturés du

poisson!

De retour à son hôtel, il entreprend la réceptionniste qui parle plusieurs langues dont

le français. Ce pourrait être utile pour l’aider dans l’enquête. Car il se l’avoue enfin :

il a l’intention de trouver la solution concernant l’accident des Thermes, son intuition

l’a conduit ici pour cela…

Chapitre 10 El Chalten (30 octobre)

Le lendemain, il passe un appel à l’inspecteur, pour savoir s’il y a du nouveau dans

l’enquête : rien de neuf à ce jour, les résultats de l’autopsie n’étant pas encore

disponibles. Martin continue à jouer franc-jeu avec Toricelli.

« Je pense que cette jeune femme avait des ancêtres indiens, et plus précisément de

l’ethnie puelche, dit-il.

– Croyez-vous que cela nous fera avancer ? lui rétorque l’inspecteur.

– Je ne sais pas, mais il m’a toujours semblé important dans mes enquêtes de bien

cerner la personnalité et les antécédents d’une victime –ou d’un suspect d’ailleurs –

pour avancer des hypothèses.

– Je vous laisse juge, de toutes manières, nous n’avons pas beaucoup de pistes à ce

jour.

Martin en convient. Pourtant il « sent » qu’il est sur une bonne voie !

Plein d’enthousiasme, il téléphone ensuite à sa femme. Il lui demande si elle peut se

renseigner sur les remèdes qui peuvent s’avérer aussi des poisons.

Elle s’étonne un peu, sans insister, des préoccupations de son mari mais lui dit du tac

au tac :

« Ce n’est pas la substance ou la plante qui fait le remède ou le poison, c’est la dose.

– Tu m’ouvres des horizons ! Peux-tu m’apporter des précisions concernant une plante

qu’on appelle la rue, Ruta en latin ? Plusieurs espèces existent. J’aimerais savoir si

elles ont toutes les mêmes propriétés.

– Pour quand as-tu besoin des réponses et pour quoi faire ?

Martin lui raconte l’épisode des Thermes et les décisions prises pour la suite de son

voyage, après la région de Salta. Cela fait rire sa femme qui lui affirme qu’une

fatalité le poursuit et que les cadavres s’accumulent sur son passage !

Martin change de sujet.

– Peux-tu me dire aussi si tu connais une petite baie qui pousse ici et ressemble à notre

myrtille…Cela n’a pas de rapport avec la tragédie des Thermes mais ça m’intéresse,

tu m’as passé le virus des soins naturels et cela me change des cadavres !

Elle lui dit qu’elle ne croit pas un mot de cet intérêt nouveau, mais promet de donner

une réponse aux deux questions pour le lendemain.

Martin décide de faire un tour du village, si pittoresque au coucher du soleil. Le Fitz

Roy est complètement débarrassé de ses nuages : quelle splendeur ! Il comprend un

peu l’obstination et le désir d’illustres montagnards de pratiquer son ascension si

difficile. Lui préfère l’admirer à ses pieds, en toute humilité.

Au hasard de la rue principale, il croise un homme qui le salue d’un « bonjour »

chaleureux. C’est un Français qui voyageait avec lui entre Paris et Buenos Aires. Il est

ethnologue. La chance sourit à Martin : il doit connaître l’histoire des tribus indiennes!

En effet, celui-ci, à la demande de Martin, lui brosse l’histoire de la découverte de la

Patagonie par Magellan et des différentes peuplades.

« En Terre de Feu, vivaient les Selk’nams ou Onas, ainsi que les Haush, les Yamanas

ou Yaghans dont parle l’explorateur Lucas Bridges, les Kawesquars et les Chonas qui

ont disparu. Plus au Nord se trouvaient les Mapuches ou Araucans qui luttèrent

vaillament contre les Espagnols. Plus à l’Est, les Puelches et les Tehuelches, plus

grands que les Espagnols, ont été appelés Patagons. Le territoire des Mapuches est la

cordillère chilienne, tandis que les Puelches et Tehuelches occupaient la province

actuelle du Chubut. Les Indiens furent en partie éliminés par les colons quand ils

gênaient, notamment les propriétaires terriens, ou disparurent en raison de maladies

et de modes de vie contraires à leur culture, souffrant d’avoir été arrachés à leur terre

d’origine, ceci afin de les civiliser, d’après la conception des colonisateurs.

L’ethnologue continue, car Martin écoute attentivement.

– Certains Européens se sont comportés de manière correcte et même amicale avec les

populations natives. Le franciscain Menendez qui a donné son nom à un lac dans la

cordillère effectua deux fois une expédition depuis l’île de Chiloe au Chili jusqu’à l’est

de la cordillère où il parvint au lac Nahuel Huapi .

– Ah c’est le lac de Bariloche ! interrompt Martin.

– Exact, comme vous l’avez deviné, il a gardé son nom indien, répond l’ethnologue,

en souriant.

Il fait ensuite référence à des explorateurs ou aventuriers, comme l’anglais George

Musters :

« Son récit « At home with the Patagonians » est une source précieuse pour les

ethnologues. Il traversa la Patagonie en 1869, accompagné par différentes tribus

Tehuelches, et sous la protection de leurs caciques.

– Comment se fait-il que cet Anglais se soit entendu avec les Indiens ?

– Il faisait partie de ces hommes, pas si rares que ce qui est souvent colporté, qui se

sont liés d’amitié avec les Indiens, à l’époque où ils vivaient encore libres. Il avait une

grande considération pour les gens de ces tribus qu’il a connus. Je peux vous citer

cette phrase de Musters, que je viens de relire : « ils n’ont pas la traîtrise innée que

leur ont attribuée des compilateurs ignorants (…) en ce qui me concerne, je me sentis

toujours en sécurité au milieu des Tehuelches, tant qu’il n’y avait ni beuverie ni

bagarre entre eux ». Bien sûr, il y avait en même temps des incursions de colons

espagnols qui n’hésitaient pas à enlever les Indiens pour en faire des esclaves.

– Et en ce qui concerne les Tehuelches ? qui m’intéressent particulièrement…

– Les Tehuelches, appelés Patagons par les conquistadors, luttèrent contre les

envahisseurs Mapuches. Ils occupaient un vaste territoire : au nord du rio Chubut,

c’était la tribu Gennokenks, au sud du rio, ils constituaient la tribu Aonikenks, et en

Terre de Feu vivaient les tribus Selknams et Haush.

– J’ai entendu parler de grands massacres fomentés par le gouvernement à cette

époque ?

– Ce sont les Mapuches, ainsi que les Tehuelches, qui n’avaient pu être soumis par les

Espagnols, qui ont subi à la fin du XIXème siècle, une guerre d’extermination de la

part de l’Argentine et du Chili, tristement connue sous le nom de « Conquête du

désert » du Général Roca. Les survivants vivent essentiellement au Chili. Quant aux

Indiens moins combatifs, comme les Onas ou Selknams par exemple, au Sud, ils ont

été « évangélisés » par des missionnaires (certains n’ont pas survécu au dépaysement

qui s’en est suivi) ou poursuivis par des colons exterminateurs qui employaient des

tueurs à gages… Il n’en subsistait plus que 500 en 1905 !

L’ethnologue lui confirme ce que Martin a lu à propos des Tehuelches, dont certains

ont combattu les Mapuches et d’autres se sont alliés à eux, formant les tribus

puelches.

Martin pose la question qui lui brûle les lèvres depuis un moment :

– Avez-vous des précisions sur l’implantation des Gallois en Argentine ? Je vous

expliquerai pourquoi cet aspect de l’immigration m’intéresse…

– La première colonie fut fondée en 1865 à l’embouchure du rio Chubut. Les localités

qu’ils fondèrent sont Rawson, Trelew et Gayman. Les échanges avec les Indiens furent

nombreux, aussi bien commerciaux : on cite par exemple l’échange des pains des

colons contre des guanacos, que lors de libations en commun, sans doute propices à

des métissages… Une visite amusante est celle de la ville de Gayman où l’on peut voir

un petit musée de la gare fondée par les Gallois et où il est inévitable d’aller prendre

un thé accompagné de gâteaux pour se mettre dans l’ambiance ! On dénombre

50000 personnes d’origine galloise dans le Chubut : c’est une communauté bien

vivante qui conserve sa langue, ce qui n’est pas le cas pour les Indiens tehuelches. En

2015, on célèbrera le 150ème anniversaire de leur arrivée en Patagonie.

L’ethnologue lui recommande, pour comprendre l’histoire et la sociologie de la

colonisation, la lecture d’Histoires du bout du monde 1

La curiosité et l’intérêt de Martin sont de plus en plus éveillés. Les rapports de

confiance qu’il a commencé à établir avec l’ethnologue l’amènent à lui faire part de

ce qui le tracasse depuis son séjour aux Thermes. Quand celui-ci entend le nom de la

jeune femme, il s’exclame :

« Je la connais de réputation : elle est présidente d’une association de défense des

Indiens, l’Union des Citoyens contre les Expropriations, qui se bat pour qu’ils puissent

retrouver ou garder leurs terres !

– Cette information est extraordinaire. Je peux comprendre qu’elle se soit impliquée,

étant elle-même native par ses ancêtres ; ce qui est étonnant, c’est l’ignorance des

policiers quant à la personnalité de Consuelo ! A moins qu’ils n’aient volontairement

omis de me tenir au courant.

– Cela ne me surprendrait pas, la police ne se montre pas toujours très coopérative,

dit l’ethnologue avec un sourire qui en dit long…

1 Philippe Grenier. Histoires du bout du monde. Une anthologie des récits de voyage

en Patagonie.

Chapitre 11 Réflexions au milieu des glaces (31 octobre)

Martin part le lendemain pour El Calafate. Il voudrait profiter des merveilles de la

nature offertes par la région et s’inscrit pour une croisière sur le lac alimenté par le

glacier Perito Moreno . Quelle chance : il fait beau, bien que pas très chaud. C’est un

spectacle époustouflant qui apparaît devant lui et les autres touristes du bateau, qui

s’approche le plus possible de l’impressionnante muraille aux reflets bleus qui forme

le front du glacier. Soudain un bruit qui s’amplifie rapidement : un morceau de glace

se détache et s’écroule avec fracas dans le lac, provoquant une onde qui se propage

à la surface de l’eau. C’est ainsi que le glacier recule un peu chaque année, en raison

du réchauffement climatique.

La vue de cette merveille le distrait un moment de ses préoccupations mais la

révélation de l’ethnologue déclenche sa réflexion concernant cette jeune femme dont

la personnalité lui apparaît plus complexe qu’au début. Cela pourrait remettre en

cause son hypothèse de départ sur un empoisonnement accidentel ou volontaire en

liaison avec la grossesse et l’avortement supposé…

Il faut qu’il obtienne des informations de la police, ce qui ne sera sans doute pas

facile et nécessitera de sa part de la diplomatie !

De retour à son hôtel dont le toit n’est pas bleu, mais qui est tout de même charmant,

il appelle l’inspecteur Toricelli.

– J’ai une nouvelle à vous communiquer qui pourrait être importante, mais que vous

avez peut-être apprise depuis notre dernier échange : votre victime était très active

dans la défense des Indiens. Qu’en pensez-vous ?

– Effectivement, je l’ai appris tout récemment, quand on m’a envoyé la fiche de

renseignements, répond l’inspecteur, de façon laconique…

– Pensez-vous que cela pourrait être en relation avec la mort de Consuelo ? insiste

Martin.

– Les personnes qui s’occupent des intérêts des Indiens se font souvent pas mal

d’ennemis, mais je n’imagine pas que cela puisse entraîner un meurtre !

Martin lui n’est pas convaincu et trouve que l’inspecteur fait preuve d’une certaine

naïveté ou qu’il en sait plus qu’il n’en dit !

Il est trop excité par ce qui lui semble figurer un tournant dans cette histoire et décide

de revenir sur les lieux de ce qu’il faut bien continuer d’appeler accident pour le

moment, en l’absence de preuve contraire. Il a besoin de s’imprégner de cette

atmosphère et surtout de se renseigner sur la personnalité et la vie de la jeune femme.

Il partira le lendemain soir pour Salta, après avoir effectué une deuxième excursion

au milieu d’autres glaciers tout aussi fantastiques, avec navigation entre les icebergs,

et de nouveau le fracas des morceaux se détachant du glacier. Inoubliable !

La vie et la mort des gens, la sienne aussi, tout cela lui semble anodin ou du moins

relégué au second plan, devant ce spectacle.

Chapitre 12 Les Thermes pour la troisième fois : retour au bercail (1er novembre)

Martin ne fait que passer à Salta, étape obligée, et loue une voiture pour se rendre

aux Thermes.

Tout y est calme, le personnel aimable et souriant, comme d’habitude, qui l’accueille

comme un hôte de marque. C’est qu’on commence à le connaître ! Rien ne semble

avoir modifié la tranquillité de ces lieux, malgré la gravité de ce qui s’est passé

quelques jours auparavant. Pourtant, il aperçoit un policier dans la petite salle qui se

trouve derrière le comptoir de la réception, auquel il fait un signe avec la main. Celuici

lui répond de la même façon. Il est bon de maintenir de bonnes relations, se dit

Martin qui espère que ce policier ne l’empêchera pas de faire ce qu’il a l’intention

d’entreprendre : une vraie enquête parallèle auprès de toutes les personnes résidant

à l’hôtel.

Il va devoir faire travailler ses petites cellules grises, comme le génial Hercule Poirot,

mais il doute que l’illumination lui arrive soudainement .

Il téléphone à l’inspecteur Toricelli, le seul susceptible de l’aider dans la démarche

qu’il veut entreprendre.

– Je suis de retour aux Thermes et souhaiterais que vous m’autorisiez à épauler votre

homme qui se trouve à l’hôtel en ce moment dans l’enquête en cours.

– Pas de problème mais allez-y doucement. Que pensez-vous pouvoir obtenir comme

information nouvelle ?

– Et bien, vous savez que j’aime à me renseigner à fond sur la personnalité des

victimes. En l’occurrence, celle-ci me semble différente de ce que j’avais imaginé au

début. Alors j’aimerais vérifier certaines choses, notamment en commençant par

l’interrogatoire de toutes les personnes présentes à l’hôtel au moment de son décès.

– Cela me paraît une démarche logique. Cependant, certaines personnes sont parties,

nous n’avions pas de raison de les retenir plus longtemps.

– Je comprends. Serait-ce abuser de me communiquer les fiches que vous avez établies

sur ces personnes ?

– Bien sûr que non, ce sera avec plaisir, vous passerez les consulter au commissariat.

Martin assure le policier de sa discrétion mais il a hâte de se mettre au travail. Dès

qu’il aura téléphoné à sa femme…

– Je suis de retour aux Thermes pour continuer l’enquête, après avoir obtenu

l’autorisation de Toricelli, car j’ai appris quelque chose concernant les activités de la

jeune femme, qui n’était pas la simple employée de l’hôtel…

– Ne penses-tu pas qu’elle faisait ce travail en continuant des études ?

– Oui, j’y ai pensé ; je demanderai à la police ou à la direction de l’hôtel si elle avait

une autre activité.

– J’ai une partie des réponses à tes questions. Toutes les espèces de rue ont

apparemment les mêmes propriétés mais, pour provoquer un avortement, il faudrait

en consommer de grandes quantités et ce ne doit pas être très bon à mastiquer : la

rue se caractérise par beaucoup d’amertume !

En ce qui concerne ta petite baie locale, qui n’a pas de rapport avec ton enquête distu,

elle s’appelle Berberis microphylla calafate, je n’ai pas beaucoup d’informations

excepté quelques articles scientifiques, publiés en anglais qui confirment ton idée

qu’elle regorge d’antioxydants : des polyphénols et particulièrement des

anthocyanes. J’ai lu sur un site commercial qu’elle en aurait 4 fois plus que la myrtille.

Pour ta culture, j’ai trouvé sur le site canadien « Franchement santé » du pharmacien

JY Dionne, les propriétés d’une autre baie appelée bleuet répandue au Canada, et

qui, elle, appartient au même genre que la myrtille. Cette Vaccinium angustifolium

augmente l’action des cellules immunitaires quand la vitamine D est en quantité

suffisante dans l’organisme, grâce à un polyphénol le ptérostilbène, molécule proche

du resvératrol. De plus, elle maintient la qualité des artères et diminue l’oxydation du

LDL, le mauvais cholestérol, qui ne se déposera pas sur leur paroi ! Je te signale aussi

que les baies desséchées qu’on trouve en magasin bio ne sont pas nos myrtilles mais

ces petits « bleuets ». On trouve son bonheur sur tous les continents !

Peut-être que les calafate ont ces propriétés-là ? Mais les études faites ne le

démontrent pas.

– Quel dommage qu’on n’en trouve pas sous cette forme déshydratée en Patagonie.

Je te rapporterai quand même une petite bouteille de liqueur apéritive faite avec les

calafate! Et on fera une cure de myrtilles à mon retour.

– Est-ce que l’enquête avance ? Et comment te sens-tu ? Tu es parti de France fatigué et

je crains que cette histoire t’empêche de te remettre en forme…

– Je t’assure que je vais très bien, ces évènements ont plutôt pour conséquence de me

redonner du tonus…

– Bon, je suis rassurée, mais si tu te sens découragé à cause de cette responsabilité

que tu as acceptée, ou même recherchée peut-être, prends quelques gouttes du flacon

Elm que j’ai mis dans ta trousse…

– Qu’est-ce que c’est encore que cette potion ?

– Il s’agit d’élixirs floraux, des remèdes concoctés par le Dr Bach, qui permettent de

retrouver son équilibre émotionnel, notamment.

– C’est très gentil de ta part, je ne manquerai pas de l’utiliser en imaginant que c’est

du Whisky !

Chapitre 13 Martin enquête avec tact et discrétion (2 novembre)

Martin prend la précaution de demander au directeur de l’hôtel, ainsi qu’au policier

de service, de bien vouloir participer aux interrogatoires qu’il va mener auprès du

personnel et des clients qui étaient présents au moment du décès de Consuelo.

Le directeur lui donne spontanément les renseignements qu’il possède sur son

employée :

« Consuelo travaillait chez nous depuis début juillet, elle devait rester jusqu’à fin

octobre, pendant ses vacances, car elle allait recommencer son année d’études à

l’université de Mexico. Elle est revenue en Argentine sans doute pour rendre visite à

ses parents qui habitent San Carlos de Bariloche. Elle avait une recommandation de

son professeur de droit.

– N’est-ce pas un peu inhabituel ce genre de recommandation pour une employée

d’hôtel ?

– Oui, bien sûr, mais nous ne sommes pas très pointilleux sur cette question, j’ai

préféré me fier à la bonne impression que m’a faite cette jeune fille…

Martin et le directeur établissent une liste des gens qu’ils vont interroger… Tout le

personnel de l’hôtel sera concerné, par contre au sujet des clients, un choix sera fait,

car de toute évidence tous n’ont pas de rapport avec l’affaire.

La première personne convoquée dans le bureau du directeur est l’employée qui est

préposée à la piscine pour la gestion du bar et des serviettes de bain. Le directeur

présente Martin, en précisant sa qualité d’inspecteur français de passage aux

Thermes lors de la mort de Consuelo.

Elle n’a rien remarqué d’anormal dans le comportement de sa collègue. Mais après

une hésitation, elle déclare :

– Il me semble qu’elle était un peu préoccupée depuis environ deux mois, ou peut-être

plus distraite. Mais elle ne m’a rien dit qui laisse supposer qu’elle pourrait se suicider.

– Qui vous a dit qu’elle s’était suicidée ? intervient le policier

– C’est ce que tout le monde dit quand on parle d’elle, répond-elle en rougissant.

Deux femmes de chambre font à peu près les mêmes déclarations et Martin se

demande si quelqu’un n’était pas au courant de la grossesse de Consuelo et n’en

avait pas tiré cette conclusion.

Vient le tour du chef cuisinier Pablo, un homme plus grand que la moyenne et de forte

corpulence.

– J’aimais beaucoup Consuelo, annonce-t-il d’emblée. On bavardait quand nous

mangions ensemble et elle me complimentait souvent sur ma cuisine…

– Cela n’est pas étonnant, l’interrompt Martin. J’ai eu l’occasion de l’apprécier aussi

lors de mon précédent séjour.

– On avait des relations amicales, elle me demandait des nouvelles de ma famille qui

est originaire de Bariloche où habitent ses parents.

– Vous aurait-elle fait quelque confidence sur sa vie privée ?

– Non, seulement qu’elle avait envie de voir sa mère mais que c’était difficile en ce

moment. Elle n’en a pas dit davantage, mais j’ai pensé que la difficulté venait de la

distance entre les Thermes et Bariloche.

L’interrogatoire se poursuit avec les autres employés, sans obtenir plus d’information.

Chapitre 14 Des révélations significatives ? (2 novembre)

Le directeur fait venir le jardinier, qui n’a pas non plus grand chose à ajouter, sinon

qu’il apercevait parfois Consuelo examinant les plantes du jardin, puis c’est le tour de

l’aide-jardinier, un jeune homme à l’air vif. Il dit avoir vu Consuelo deux fois, parlant

à un « monsieur » en dehors de l’hôtel.

– Il n’était pas client et je ne sais pas comment il était arrivé, il n’était pas en voiture.

Sans doute a-t-il pris le car de Jujuy…

– Est-ce qu’il semblait bien la connaître ?

– Il me semble que oui, ils se sont donnés l’accolade.

– Est-ce que vous pouvez le décrire ?

– Je ne l’ai pas vu de très près. Il était de taille moyenne, les cheveux bruns épais,

plutôt maigre, ce pourrait être un métis. C’est tout ce que je peux dire.

Un des gardiens de l’hôtel se présente à son tour. Il n’y a aucun doute qu’il est métis

d’Indien, le teint sombre, les traits un peu épais, pas très grand et assez fort.

– Je lui ai parlé plusieurs fois, car elle m’a interrogé sur ma famille, me demandant de

quelle région j’étais, ce que faisaient mes parents. Quand je lui ai dit qu’ils étaient

« gauchos », elle m’a demandé s’ils étaient propriétaires. Je lui ai répondu qu’ils

attendaient toujours leur titre de propriété, réclamé depuis dix ans. Elle m’a assuré

qu’elle pourrait peut-être les aider… C’est pourquoi je suis très triste qu’elle soit

morte.

– Pensez-vous qu’elle se soit suicidée, comme le pensent beaucoup d’employés ?

– Sûrement pas, elle avait l’air de quelqu’un qui a un avenir !

– Pourquoi croyez-vous cela ?

– C’était une femme instruite et qui semblait décidée, avec certainement des projets.

D’ailleurs, elle a dit qu’elle pouvait nous apporter de l’aide.

– Cela ne vous a pas étonnée de la part d’une employée de l’hôtel ?

– Non, je me doutais qu’elle travaillait ici pour quelque temps seulement et qu’elle

faisait des études. Et même si elle avait été simple employée, elle pouvait se battre

pour la cause en faisant partie de syndicats ou d’associations.

– Vous en a-t-elle parlé, de cette implication possible dans un syndicat ou une

association ?

– Non, pas du tout. Si elle n’était pas morte, elle l’aurait sans doute fait !

Décidément, se dit Martin, la personnalité de cette jeune femme révèle bien des

facettes, malgré sa discrétion auprès de la plupart des employés.

C’est au tour de la jeune femme qui tient la boutique de l’hôtel où l’on vend un peu

de tout, des maillots de bains pour ceux qui ne l’ont pas mis dans leur valise, des

cartes postales, des bijoux locaux…

Elle connaissait un peu Consuelo avec laquelle elle partageait certains points de vue

sur la société argentine. Visiblement, elle ne souhaite pas en dire davantage devant le

directeur. Consuelo lui avait confié qu’un homme était amoureux d’elle, mais qu’elle

ne se sentait pas encore prête à s’engager. Elle souhaitait avant tout terminer ses

études et achever un projet qui lui tenait à coeur.

– Vous a-t-elle dit quelque chose à propos de ce projet ?

– Non, sinon que cela avait un rapport avec ses ancêtres. J’ai pensé qu’elle faisait une

étude généalogique mais ne lui ai pas posé de question, car cela ne me concernait

pas, et je ne voulais pas être indiscrète.

L’employée partie, Martin demande au directeur s’il était au courant de l’implication

de Consuelo dans la défense des Indiens.

– Je suis très étonné de ce que je viens d’apprendre de ces deux personnes. Je pense

que Consuelo ne voulait pas mélanger travail et engagement politique. Je ne l’aurais

pas accepté !

Le policier de faction ne dit rien mais il ne semble pas surpris.

– Et vous ? lui demande Martin.

– Mon chef nous en a parlé pendant la réunion d’hier. Il n’y accordait pas grand

intérêt…

Ils décident de terminer les interrogatoires pour la journée.

Chapitre 15 Et maintenant, que faire ? (3 novembre)

Dans sa chambre, Martin rassemble méthodiquement les éléments qu’ils ont appris, et

essaie d’établir un plan de bataille pour progresser.

• Il faut identifier l’homme dont a parlé l’aide-jardinier ainsi que le prétendant de

Consuelo , pour les interroger. C’est le travail de la police. Il doit d’ailleurs

faire le point avec l’inspecteur Toricelli…

• Il lui paraît indispensable, et c’est l’intuition qui le guide, de connaître l’activité de

Consuelo en temps que présidente de cette association de défense des Indiens,

même s’il ne voit pas trop le rapport possible avec sa mort.

• Et il leur reste à interroger les clients de l’hôtel, ce qui s’avère plus délicat que pour

les employés.

Il appelle Toricelli auquel il fait un compte rendu des entrevues avec les employés.

L’inspecteur a déjà eu celui du policier de faction mais il écoute attentivement et dit :

« Nous avons déjà commencé à chercher qui sont ces hommes qu’avait vus Consuelo.

L’homme vu dans le jardin s’appelle Juan et c’est un membre très actif de l’association

de Consuelo : l’Union de los Ciudadanos contra las Expropiaçones (UCE). Il a été

arrêté une fois lors d’une manifestation, c’est pourquoi il a été facile de retrouver sa

trace. D’après ce que nous savons, il n’avait pas de relation intime avec elle. Nous

allons chercher ailleurs l’amoureux supposé.

– On sait peu de chose sur cet homme, faut-il interroger la famille ? ou chercher du

côté de l’université ?

– Nous allons le faire auprès de la famille, mais pour l’université, cela va être très

difficile. Encore si c’était celle de Buenos Aires ! Mais à Mexico…

Il laisse sa phrase en suspens, ce qui en dit long sur le peu d’empressement qu’il va

mettre à suivre cette piste !

– J’ai quelque chose à vous apprendre sur les résultats de l’autopsie. On a trouvé une

grande quantité de molécules venant de la dégradation d’une plante de la famille de

la « rue » mais ce n’est pas ce qui l’a tué. Elle a succombé à une crise cardiaque, due

à l’action probable d’une molécule non identifiée.

Martin s’exclame :

– Ce n’est donc pas un accident, c’est un crime !

– Vous excluez le suicide ?

– Oui, tout concorde à ne pas envisager cette hypothèse : sa personnalité que je

commence à mieux cerner, certains témoignages, la réaction de sa mère …

– Vous avez rencontré sa mère ? s’étonne Toricelli.

– Oui, répond Martin, un peu gêné par sa cachoterie. Je n’ai pas encore eu l’occasion

de vous en parler. Je n’ai pu résister à l’occasion qui m’était offerte de lui rendre

visite, lorsque je suis allé à Bariloche. Oui, la ville faisait partie de mon voyage

touristique.

– Qu’avez-vous appris ? dit l’inspecteur sèchement.

– Peu de chose, elle n’avait pas vu sa fille depuis quatre mois. Mais il n’était pas

question pour sa mère d’envisager un suicide.

– Si elle ne l’avait pas vue depuis tout ce temps, elle ne doit rien savoir sur l’identité de

l’amoureux présumé. Je demanderai quand même à mon collègue de Bariloche

d’interroger ses parents.

– Vous avez raison, il ne faut rien négliger !

– Nous considérons donc que nous avons un crime à élucider, et il nous faut trouver à

qui il profite…, résume l’inspecteur.

Chapitre 16 Jujuy et sa pharmacie (4 novembre)

Le lendemain Toricelli appelle Martin et lui annonce que la boîte de pilules sur

laquelle est inscrite simplement « Hierbas naturales » provient d’une pharmacie de

Jujuy. C’est sa femme qui a identifié la pharmacie où elle est allée quelquefois,

d’après l’apparence de la boîte et des comprimés colorés en mauve. Il s’agit de la

pharmacie « de la Luna », en référence au cycle féminin, a précisé sa femme !

Les deux inspecteurs décident de se rendre séance tenante à la pharmacie pour

essayer de rencontrer le pharmacien ou un responsable. Ils ont la chance de croiser le

biochimiste Eugenio qui y travaille, car la pharmacie possède un petit laboratoire de

fabrication de remèdes à base de plantes issus de la pharmacopée traditionnelle.

Quelle chance, pense Martin. On progresse, lui dit sa petite voix intuitive.

Eugenio, jeune homme très mince, très soigné, un peu efféminé, se souvient avoir

vendu récemment trois boîtes de ces herbes. C’est assez fréquent dit-il, à cause de la

croyance dans les vertus de la plante : elle porte chance et elle est un gage de bonne

santé, c’est une idée répandue surtout dans la province de Corrientes.

« Avez-vous noté le nom de votre cliente ? demande Toricelli.

– Je ne suis pas certain, car il ne s’agit pas d’une plante dangereuse…

– C’est bien de la rue dont vous parlez ? interroge Martin.

– Exactement, répond, étonné, Eugenio. Il est peu commun pour un étranger de

connaître les caractéristiques de cette plante ! Sans doute pense-t il aussi que c’est

peu commun dans le milieu de la police…

– Peut-être reconnaîtrez-vous la personne qui vous a acheté ces boîtes, d’après cette

photo…Toricelli lui présente la photo qui a été prise de la morte. Le biochimiste a un

mouvement de recul et « ne pense pas pouvoir reconnaître quelqu’un de vivant à

partir d’une photo de cadavre ».

Pendant ce temps, Martin, lui, prend discrètement Eugenio en photo avec son

portable.

De retour aux Thermes, et en accord avec Toricelli, Martin montre la photo d’Eugenio

à plusieurs employés : aucun ne l’a vu aux Thermes, mais l’aide-jardinier l’a aperçu

dans un bar fréquenté aussi par les gays.

Chapitre 17 Transactions: une autre piste? (4 novembre)

Toricelli interroge de nouveau Juan, le collègue de Consuelo à l’UCE et lui dévoile

qu’on soupçonne qu’elle a été assassinée, afin de voir comment celui-ci réagit.

Juan semble très surpris, réfléchit, hésite à parler, puis se lance :

– Consuelo m’avait demandé de me renseigner sur l’identité d’un homme politique

d’Esquel qui, semblait-il, était en relation d’affaires avec le directeur d’une entreprise

voulant s’implanter dans cette région.

– Connaissez-vous l’identité de ces personnes ?

– Non, et de plus, je n’ai pas encore eu le temps d’interroger les camarades de l’UCE.

Cependant, Consuelo m’a décrit l’homme politique d’Esquel : assez grand et massif,

les cheveux ondulés fournis, et surtout un grain de beauté assez visible sur la joue

droite.

– Essayez de vous rappeler les détails de ce qu’elle vous a dit. Ce pourrait être

extrêmement important pour vous et aussi pour votre association…

– Je sais qu’elle a surpris une conversation entre les deux hommes qui lui a paru

suffisamment inquiétante pour qu’elle me demande de mener une petite enquête. Elle

soupçonnait une magouille politico-financière.

Toricelli lui demande de rester à la disposition de la police et se rend aux Thermes où

il retrouve Martin.

Ils ont une entrevue avec le directeur des Thermes qui les renseigne :

• Sur l’identité du directeur de l’entreprise minière qui s’appelle Jaeger

• Sur le fait que celui-ci a rencontré au cours d’un repas à l’hôtel trois personnes

venant d’Esquel, dont il ne connaît pas l’identité mais qui lui ont paru être des

officiels administratifs ou politiques et non des touristes !

Le directeur de l’entreprise minière, spécialisée dans l’extraction de l’or et de l’argent,

mangeait seul aux autres repas. Il a déclaré venir aux Thermes pour se reposer, avant

de partir au Chili.

– Croyez-vous que cette anecdote ait un rapport avec la mort de Consuelo, interroge

Martin. Pour ma part, je ne vois pas le lien possible mais il nous faut tout de même

creuser cette piste, ne pensez-vous pas ?

Toricelli en convient mais propose à Martin de vérifier d’abord la piste Eugenio, dès

le lendemain.

Martin profite le soir de l’atmosphère sereine et estivale, en buvant un merlot rouge

au bord de la piscine.

Chapitre 18 Que s’est‐il passé à Esquel ? (5 novembre)

Antonio Toricelli et Martin, qui ont convenu de s’appeler par leur prénom, se rendent

au bar en question le lendemain afin de se rendre compte par eux-mêmes de

l’atmosphère des lieux et de vérifier si le chimiste Eugenio est un habitué et quelles

sont les personnes qu’il rencontre…

Tout en surveillant les allées et venues des clients, Antonio raconte à Martin comment

les habitants d’Esquel se sont mobilisés contre l’implantation d’une entreprise minière

et comment ils ont obtenu gain de cause.

– Il faut remonter aux années 1990, pour mieux suivre… quand l’état argentin a créé

un cadre juridique favorable à l’investissement de capitaux, cadre qui a été ajusté

jusqu’en 2003. Par ailleurs les développements technologiques permettaient

d’exploiter ce qui ne l’était pas auparavant, notamment pour les minerais dispersés.

Cela a eu pour conséquence de favoriser l’exploitation de mines et de métaux après

la crise financière, c’est-à-dire à partir de 2002. Le boom minier a multiplié par cinq le

nombre d’exploitations de 1993 à 2006. Mais ces techniques nouvelles consistent à

faire exploser des montagnes entières et à utiliser des produits très nocifs pour

l’homme et son environnement, comme le cyanure ou le mercure…

– Venons-en à ce qui s’est passé à Esquel, continue Antonio, qui sent l’impatience de

Martin, non parce que celui-ci se désintéresse de la politique économique de

l’Argentine, mais parce qu’il entrevoit une piste alléchante.

– Après qu’une entreprise canadienne a racheté une mine d’or et d’argent, un

collectif, au courant des dégâts que provoque ce genre d’exploitation, a rassemblé

600 habitants qui se sont opposés au projet d’exploitation de l’entreprise. Le conseil

municipal a appuyé le mouvement « non à la mine », pris diverses mesures comme

l’interdiction de l’utilisation du cyanure et le retrait de l’adhésion d’Esquel aux lois

nationales d’investissement minier, et organisé un référendum en 2003 sur le « non à

la mine » qui a obtenu 81% des suffrages. Un arrêté a nommé Esquel « Municipalité

non toxique et respectueuse de l’environnement ».

– Y a-t il en des répercussions dans le reste du pays ou bien les entreprises ont-elles été

s’installer ailleurs ?

– La réaction des citoyens d’Esquel a entraîné une vague d’actions et de luttes

concernant les problèmes d’environnement et de société. En 2006 s’est formée

l’Union des Assemblées de Citoyens, qui regroupe maintenant plus de 250

associations, se réunit en différents lieux du pays et de l’Amérique du Sud et dont le

terrain de lutte dépasse largement celui des exploitations minières, s’intéressant à tout

type d’implantation d’industries destructrices de l’environnement et des cultures des

populations natives par leur expropriation.

– Et le gouvernement a laissé faire ?

– Non bien sûr, mais il a été contraint de s’adapter, en réponse à l’expérience

d’Esquel… Diverses mesures ont été prises. En 2004, il y a eu la mise en place d’un

plan minier qui, tout en garantissant des facilités aux entreprises, prend en compte les

problèmes environnementaux et fait référence au développement durable. Cette prise

en compte obligée a d’ailleurs donné naissance à une loi de protection des glaciers

qui, hélas, a reçu ensuite un véto, impulsé par le lobby minier.

– Il y a eu quand même un effet positif pour la défense des populations menacées ?

– Oui, mais c’est une lutte continuelle, surtout depuis la fondation en 2012, par les

gouvernements provinciaux miniers, de l’OFEMI, l’Organisation fédérale des états

miniers, pour une stratégie commune d’implantation des mines. Cette organisation a

contribué à rendre les luttes plus politiques… 2

– Tout cela est passionnant ! Il faut qu’on trouve comment relier cette histoire politicosociale

à notre Consuelo… Je me pose une question : quelle est l’origine des habitants

de cette ville ?

– Esquel vient d’un mot tehuelche : Esgel kaik. Ce sont vraisemblablement ces tribus

qui se sont implantées là, mais il y a eu bien des métissages depuis.

2 Laura Alvarez. L’attraction du capital étranger dans le secteur des mines argentin et l’essor des assemblées

socio‐environnementales. 2014.

Chapitre 19 Sur les traces de la mine d’or (5 novembre)

– Compte tenu de ce que vous m’avez raconté, il semble très difficile pour une

entreprise minière, d’obtenir une autorisation d’implantation dans la région d’Esquel,

ne pensez-vous pas ?

– Sans aucun doute, il n’empêche qu’on peut penser à un « chanchullo » politique.

– Je ne comprends pas le terme « chanchullo ».

Après explication du terme à Martin qui comprend qu’il s’agit de magouille, Antonio

reprend :

– Il faut interroger le directeur de l’entreprise minière et essayer d’obtenir le nom des

personnes auxquelles il a parlé aux Thermes.

Retour à l’hôtel… Le directeur les informe que Monsieur Jaeger est toujours là et se

trouve en ce moment au salon.

Celui-ci convient, avec beaucoup de détachement, qu’il a eu un entretien avec une

personne de la mairie d’Esquel et deux autres personnes du gouvernement provincial,

pour examiner les possibilités pour son entreprise de s’installer dans cette région du

Chubut, ce qui pourrait créer plusieurs centaines d’emplois.

– Comment ont-ils réagi à votre proposition ? demande Toricelli.

– Ils m’ont répondu que cela serait sans doute très difficile et qu’ils devaient consulter,

je ne me rappelle pas quelle instance, une association de citoyens, quelque chose

comme une assemblée locale.

– Etes-vous au courant des actions qui avaient été menées à Esquel ?

– Vous parlez du « non à la mine » ? Je pense que la situation politique a un peu

évolué et que le chômage important peut changer la position des habitants, d’autant

que nous avons établi une charte de bonnes pratiques !

– Voulez-vous dire que vous n’utilisez pas de produits toxiques et que vous vous

engagez à ne pas détruire l’environnement ?

Avec quelque hésitation, le directeur déclare : cela se discutera si nous obtenons les

autorisations.

Antonio et Martin pensent qu’il est inutile d’aller sur ce terrain qui d’ailleurs ne

concerne pas leur enquête.

Ils en viennent au fait :

– Nous enquêtons sur la mort suspecte d’une employée de l’hôtel. Celle-ci a fait part à

un de ses amis d’une conversation qu’elle aurait entendue entre vous et un

responsable politique. Celui-ci vous aurait déclaré « qu’il aurait les moyens d’obtenir

les autorisations ».

C’est un coup de bluff des inspecteurs pour essayer de tirer le maximum

d’informations de cette entrevue ! D’après ce que leur a rapporté Juan, ils pensent

que ce genre de phrase aurait pu être prononcée.

– Je ne me souviens pas qu’une telle affirmation ait été dite, mais je peux vous donner

les noms des personnes avec lesquelles j’ai parlé : le maire Gonzales ; le

correspondant provincial du Secrétariat de l’industrie minière de la nation, qui

s‘appelle (il cherche un instant) Lasko je crois, et son adjoint dont je ne me rappelle

pas le nom.

Les deux inspecteurs prennent congés sans insister davantage.

Chapitre 20 Rencontre des officiels à Esquel (6 novembre)

Les deux inspecteurs demandent à Juan de les accompagner à Esquel. En effet, ce

dernier pourra les introduire auprès des associations de défense des citoyens locales.

Juan leur dit d’ailleurs que l’UCE dont Consuelo était la présidente, fait partie de

l’Union des Assemblées de Citoyens qui rassemble de nombreuses associations à

travers le pays.

Ils se rendent d’abord à la mairie et sont reçus par le maire qui confirme avoir dit au

directeur de l’entreprise minière qu’il ne pouvait lui garantir la possibilité d’une

implantation.

– Nous avons la paix sociale, malgré le taux de chômage élevé, et je n’ai pas

l’intention d’être à l’origine d’une révolte ou de manifestations contre la mine.

– Les personnes qui étaient avec vous aux Thermes ont-elles la même attitude que

vous ? demande Toricelli.

– Ils ont exprimé devant moi leur scepticisme mais sont restés un peu plus longtemps

que moi à discuter avec Monsieur Jaeger.

– Le directeur de l’entreprise minière s’appelle Jaeger ?

– Il s’agit d’une entreprise internationale mais lui est allemand.

N’ayant plus rien à apprendre du maire, ils s’acheminent tous les trois vers le siège du

gouvernement provincial. Un chien genre bâtard de chien loup, se met à les suivre, à

la même allure qu’eux.

Au siège du gouvernement provincial, ils sont reçus par Monsieur Lasko qui tient à

peu près le même langage que le maire.

– Je ne suis pas enthousiaste par cette idée d’implantation mais je réunirai l’Union des

Assemblées de citoyens d’Esquel pour leur soumettre la proposition de Jaeger, qui

s’engage à des actions en faveur des habitants d’Esquel.

– Vous étiez à l’hôtel des Thermes avec l’un de vos adjoints. Pouvons-nous

l’interroger ?

– Je ne crois pas que vous obtiendrez d’autres informations de sa part, il n’a fait que

m’accompagner et prendre des notes, mais si vous le souhaitez absolument, il doit se

trouver dans le deuxième bureau à droite.

En sortant du bureau de Lasko, ils croisent un homme qui correspond au portrait

brossé par Consuelo, avec ce grain de beauté caractéristique sur la joue droite.

Toricelli lui demande s’il est bien l’adjoint de Lasko et l’accompagne dans son bureau,

pour lui poser la question essentielle :

– Avez-vous assuré Monsieur Jaeger que vous lui garantissiez obtenir l’autorisation

d’exploitation minière dans la région ?

– Absolument pas ! Ce n’est pas en mon pouvoir.

Ils ne peuvent guère insister devant cette dénégation et sortent du bâtiment. Le chien

les attend à la sortie et continue de les suivre. Quel groupe étrange !

Chapitre 21 Rencontre avec l’Union des Associations de citoyens (5 novembre)

Juan conduit les inspecteurs, suivis par le chien, au siège de l’Union des Associations

de citoyens. Ceux-ci laissent la parole à Juan qui demande à la personne de

permanence si l’association est au courant de projets d’implantation de mine dans la

région.

– Aucun politique ou administratif ne nous a contactés, mais cela n’a rien d’étonnant.

Toutes les tractations politico-financières se font dans le secret et ce n’est que lorsque

les papiers sont sur le point d’être signés que l’on nous demande notre avis !

– Donc vous n’avez entendu parler de rien ?

– Non, cependant, comme nous sommes vigilants sur ce qui se passe d’inhabituel, nous

avons remarqué la présence de deux étrangers qui faisaient des relevés

topographiques sur un terrain situé sur les collines à l’ouest d’Esquel.

Il fait une pause.

– Et alors ? interrompt Toricelli.

– Nous les avons interrogés et ils nous ont répondu qu’ils étaient envoyés par une

société privée qui travaille pour différentes entreprises. Ils n’en savaient pas

davantage sur l’identité des prestataires. Leur travail consistait à faire, outre le relevé

topographique, une évaluation de la qualité et de la dureté de la roche.

– Savez-vous à qui appartient ce terrain ?

– Ce qui est étrange, c’est qu’il appartient à un éleveur de chèvres ! Enfin, on ne sait

pas s’il est vraiment propriétaire mais on l’a toujours vu utiliser ce terrain pour ses

bêtes. Les techniciens qui opéraient n’étaient pas au courant, ils effectuaient leur

travail. S’il y avait des autorisations à demander, c’était leur société qui s’en

chargeait.

– Etes-vous allé voir l’éleveur ?

– Non pas encore, on comptait bien le faire et se renseigner sur cette société.

Toricelli, Martin et Juan quittent le bureau et se rendent chez l’éleveur dont le

permanent leur a donné l’adresse. De nouveau, Juan explique qu’ils essaient de

savoir si une implantation de mine est en projet… puis Toricelli lui demande s’il a été

contacté par quelqu’un au sujet de son terrain.

– Je suis au courant que des gens ont fait des mesures, d’ailleurs mes chèvres étaient

complètement affolées ! Personne ne m ‘a demandé l’autorisation d’aller sur mon

terrain, dont je suis pourtant propriétaire !

– Vous avez votre titre de propriété ?

– Absolument. Mais je dois vous dire que j’ai reçu la visite de Monsieur Politicastro,

c’est comme ça qu’on l’appelle, car c’est le roi de la magouille !

Martin connaît maintenant le mot magouille mais pas politicastro qui veut dire

politicard. L’opinion que les habitants d’Esquel ont de cet adjoint montre bien qu’il

leur a sans doute menti !

– Qu’a-t il essayé de magouiller ? demande-t il.

– Il m’a affirmé que je n’avais aucun droit sur ce terrain car il n’y avait pas trace de

mon titre de propriété dans le registre de l’administration. Moi j’ai un papier qui dit le

contraire, je peux vous le montrer.

– Gardez-le précieusement et faites-en une photocopie à tout hasard, recommande

Toricelli, approuvé par Juan qui rassure l’éleveur :

– Je vais informer l’UAC de tout cela et nous ne laisserons pas faire ce politicastro !

Chapitre 22 La traque de l’adjoint (5 novembre)

Pour essayer d’éclaircir ce fait nouveau et louche, Toricelli décide de faire une

investigation dans les archives de la Division de la Propriété. Il en avertit ses collègues

de la police d’Esquel, qui n’y voient pas d’inconvénient.

Les archives ne sont pas informatisées et il leur faut consulter des fiches classées dans

des tiroirs ainsi que des registres. Aucune trace du nom de l’éleveur dans les fiches

mais sur le registre où devrait figurer son nom, on voit nettement qu’une ligne a été

effacée qui pourrait effectivement correspondre à l’emplacement de son identité !

Il leur faut entamer un interrogatoire plus officiel de l’adjoint. Aussi ils demandent à

Juan de les laisser et d’aller voir ses amis de l’UAC pendant qu’ils « interrogent » le

suspect.

Celui-ci dénie toute responsabilité dans la disparition de la ligne du registre mais

reconnaît qu’il s’est renseigné pour Jaeger concernant le terrain et qu’effectivement il

n’a pas trouvé trace du titre de propriété !

– Comment se fait-il, alors, que l’éleveur en possède un ? questionne Toricelli.

– Je l’ignore, d’ailleurs il ne me l’a pas montré, c’est peut-être un faux ! Il faudrait le

faire expertiser. Pour moi, ce qui est important, c’est ce qu’il y a dans mes fiches et

mes registres.

Voyant qu’il n’avouera rien, Martin prend la décision, en faisant un geste à Toricelli,

d’attaquer par un autre biais.

– Avez-vous parlé à une jeune femme, appelée Consuelo, quand vous avez

accompagné votre chef aux Thermes ?

« Politicastro » semble embarrassé. Il se demande ce que savent les policiers. Leur a-t

on rapporté quelque chose ou bluffent-ils ?

– C’est possible, j’ai parlé à plusieurs employées.

– Nous n’avons pas dit que c’était une employée…

– Ah j’ai cru le comprendre. Ou bien j’ai entendu ses collègues l’appeler…

Il faut absolument l’acculer, pensent les deux inspecteurs en se regardant!

– Un ami de Consuelo, Juan, vous a décrit avec assez de précision pour qu’on vous

reconnaisse. C’était un portrait de vous que lui avait fait Consuelo.

L’adjoint, désorienté par cette affirmation incontestable, devient muet.

Antonio déclare à « Politicastro » qu’il va le mettre en garde à vue, celui-ci ne

proteste pas, ce qui étonne Martin qui fait un signe à Antonio signifiant qu’il veut lui

parler. Ils s’éloignent de Politicastro.

– Etes-vous certain que vous pouvez le mettre en garde à vue ? Les raisons sont bien

minces. On ne pourrait pas faire ça chez nous…

– Ne vous inquiétez pas ! C’est le seul moyen d’obtenir des aveux. Et aussi de le

confronter avec des représentants de l’UCE (l’association de Consuelo) et de l’UAC,

ainsi qu’avec le directeur de l’entreprise minière. Es Argentina !

Chapitre 23 Garde à vue et confrontations à Jujuy (6 novembre)

Avant de repartir pour Jujuy, le trio accompagné de l’adjoint, fait un détour au siège

de l’UAC. Les personnes présentes reconnaissent « Politicastro » comme celui qui s’est

opposé à eux lors d’actions contre des expropriations. Chaque fois qu’ils ont

demandé une entrevue à l’administration provinciale, ils ont eu une fin de non

recevoir…

Ils repartent tous les quatre, Martin et Juan pour les Thermes, Antonio et l’adjoint

suspect pour Jujuy où ce dernier est accueilli en cellule.

Les employés de l’hôtel, qu’accompagne Martin, sont conviés à témoigner au

commissariat de Jujuy et à identifier l’adjoint : ils confirment presque tous qu’ils l’ont

vu déjeuner en compagnie du directeur de l’entreprise. A la surprise d’Antonio et de

Martin, une des femmes de chambre affirme les avoir vus discuter en tête à tête au

salon, après le départ des autres personnes.

L’adjoint finit par avouer que Jaeger lui « a promis beaucoup d’argent » s’il obtenait

pour son entreprise l’autorisation d’implantation dans la région d’Esquel.

– Je ne comprends pas pourquoi vous me retenez, je n’ai rien fait d’illégal, j’ai

seulement pris des renseignements à propos du terrain visé pour l’implantation !

Effectivement, tant qu’il n’y a pas la preuve d’une malversation, il s’avère difficile de

retenir cet homme plus longtemps. Il n’existe pour le moment que des soupçons de

corruption. Pourtant Martin sent qu’ils « brûlent » et qu’il doit y avoir un lien avec la

mort de Consuelo. Une idée fulgurante lui vient, de faire se rencontrer Politicastro et

le chimiste Eugenio.

– Qu’en pensez-vous, demande-t il à Antonio, qui acquiesce à cette proposition.

– On ne risque rien à le faire et c’est une bonne idée de mettre tous les protagonistes

de ces deux affaires en contact : il pourrait en sortir quelque chose de concret!

Le chimiste Eugenio est convoqué au commissariat et mis face à face avec l’adjoint.

Tous les deux ont l’air très mal à l’aise et conviennent qu’ils se connaissent. Comment

faire autrement, on les a sûrement vus ensemble dans le bar !

Comme Eugenio ne semble pas décidé à parler davantage, Toricelli décide de le

mettre aussi en garde à vue.

Il interroge à nouveau l’adjoint, change d’angle d’attaque, en insistant cette fois-ci,

non sur ses relations avec Jaeger, mais sur celles qu’il a pu avoir avec Consuelo.

– Votre ami Eugenio a reçu Consuelo dans la pharmacie de la Luna où il travaille…

– Ce n’est pas mon ami, le coupe Politicastro, juste une connaissance de rencontre.

Les deux policiers se félicitent que l’adjoint se remette à parler. Il faut qu’il continue !

Martin, qui commence à mieux saisir les façons de la police argentine, tente un

nouveau coup de bluff :

– On vous a vu pourtant dans la pharmacie, et pas seulement au bar où l’on fait des

rencontres.

– Qui m’a vu ?

Gagné ! Il est peut-être sur la voie des aveux.

– Peu importe, on vous le dira en temps voulu. Que faisiez-vous à la pharmacie ?

– Je suis venu acheter des pilules de plantes naturelles pour une amie. C’est la seule

pharmacie où l’on en vend, car on les y fabrique.

– De quelle préparation s’agissait-il ?

– C’est une plante qu’en Argentine on croit bénéfique pour la santé.

– S’agit-il de la rue ? demande Martin.

L’adjoint le regarde étonné.

– Vous la connaissez ? Elle est très populaire et a beaucoup de vertus.

Martin pense que ce n’est pas sur ce terrain qu’ils vont progresser…

Chapitre 24 L’interrogatoire d’Eugenio (6 novembre)

Ils arrêtent l’interrogatoire de l’adjoint qui regagne sa cellule et font venir Eugenio. Ils

le regardent d’un air sévère et ne disent rien dans un premier temps, pour essayer de

le mettre en condition.

– Combien de temps allez-vous me retenir ? Qu’avez-vous contre moi ? Ce n’est pas un

crime de fréquenter un homosexuel !

Voici un nouvel éclairage dans ces face-à-face peu productifs pour l’instant.

– Vous le connaissez donc de façon intime ?

– Et bien, oui, répond Eugenio, d’un air de défi. Nous nous rencontrons quand il vient

à Jujuy, mais cela ne vous concerne pas !

– Cela nous concerne, s’il y a eu crime !

– Un crime ? De quoi parlez-vous ?

Nos inspecteurs décident de tenter le tout pour le tout.

– L’assassinat de Consuelo, l’employée des Thermes à qui vous avez procuré des

comprimés de plantes de votre fabrication, dit Toricelli, sur un ton assuré et

accusateur.

Affolé, Eugenio tente une explication :

– Mais c’était une erreur de dosage, elle a dû prendre trop de comprimés à la fois. Je

n’ai pas voulu la tuer. Pourquoi l’aurais-je fait ?

Le sentant sur le point de craquer, Toricelli et Martin disent ensemble :

– Oui, pourquoi ? Quelles étaient vos raisons ? Peut-être vous a-t on forcé?

Mais Eugenio change d’attitude et ne tombe pas dans le piège.

– Je ne sais rien de tout ça. Elle m’a demandé de lui faire cette préparation, je lui ai

donné la posologie, et si elle a voulu se suicider, ce n’est pas mon affaire !

Adoptant une autre stratégie, ils font venir l’adjoint et lui demandent de s’asseoir à

côté d’Eugenio.

Toricelli attaque d’emblée, en s’adressant à l’adjoint :

– Nous savons maintenant que vous êtes « plus que des amis », nous a dit Eugenio,

vous avez dû lui parler de vos transactions avec Jaeger aux Thermes !

– Pourquoi l’aurais-je fait, alors que cela ne le concerne pas ?

– Ecoutez-moi bien, intervient Martin, et ne prenez pas les policiers pour des idiots. Je

vais vous résumer ce qui s’est vraisemblablement passé à l’hôtel :

• vous tentez une transaction avec le directeur, nommé Jaeger, d’une entreprise

minière

• une employée de l’hôtel, Consuelo surprend votre conversation et, comme elle

s’occupe de lutte contre les expropriations, elle pense que des gens sont

menacés et elle vous en parle, vous disant qu’elle va demander à son collègue

d’enquêter à Esquel

• Consuelo se rend à la pharmacie où travaille votre ami Eugenio et, pour une raison

indéterminée, lui demande des comprimés d’une plante appelée rue qui, bien

que populaire et fréquemment utilisée, peut s’avérer toxique

• Eugenio vous fait part de la demande de Consuelo, après que vous lui avez confié

la menace qui pèse sur vous, et il vous vient une idée pour l’empêcher de

poursuivre son enquête: faire fabriquer par votre chimiste bien-aimé, qui ne

vous refusera rien, une préparation toxique qui vous débarrassera de cette

empêcheuse de tourner en rond.

– Que pensez-vous de notre version des faits ? intervient à son tour Toricelli.

L’adjoint « Politicastro » ne répond pas et regarde ses mains. Mais Eugenio craque :

– Je n’ai pas voulu la tuer ! Miguel m’a parlé de son problème avec Consuelo et m’a

demandé si je pouvais l’aider. Je le lui devais car il m’a sauvé la mise l’an dernier

quand je me suis trompé dans le dosage d’une préparation, qui a rendu la personne

très malade. Il était allé la voir et l’avait indemnisée. Aussi, quand Consuelo est venu

commander une préparation de plantes, j’ai pensé…

– Arrête, tu as peut-être pensé que tu pouvais faire quelque chose pour moi, mais tu ne

l’as pas fait ! dit l’adjoint d’un air suppliant

– J’ai pensé, reprend Eugenio calmement, qu’en potentialisant les molécules actives de

la plante, cela provoquerait des symptômes suffisamment pénibles et violents pour que

Consuelo tombe malade et que tu aies le temps de mener ton affaire à bien.

– Tu n’as donc pas eu l’intention de la tuer ! Je suis soulagé, soupire Miguel

« Politicastro ».

Tous les deux sont renvoyés dans leur cellule, car des points restent à élucider. Cette

histoire est loin d’être claire !

Chapitre 25 Questions et réponses (6 novembre)

Martin et Antonio se regardent et continuent de réfléchir aux données de cette affaire.

Ils notent les questions qu’ils se posent encore :

• Eugenio et Politicastro disent-ils la vérité ?

• S’agit-il d’un crime par accident ou d’un meurtre intentionnel ?

• Les protagonistes sont-ils coupables tous les deux ?

• Que veut dire potentialiser les molécules ?

Quant à Consuelo, des interrogations demeurent aussi :

• Avait-elle l’intention d’avorter en prenant ces comprimés ?

• Voulait-elle seulement tenter le sort en se basant sur les effets potentiels de la

plante ?

• A-t elle pris cette plante pour la seule raison qu’elle allait lui porter chance selon les

croyances répandues dans le pays?

• Qui est son amoureux supposé ?

Antonio fait part à Martin de son intention de poursuivre les analyses biologiques du

corps de Consuelo. Sans ces analyses, ils ne pourront pas trancher, ni sur les

intentions de Consuelo, ni sur celles des deux criminels. En relançant le médecin

légiste et les chimistes du laboratoire de médecine légale, on pourrait avoir les

résultats le lendemain. Peut-être d’ailleurs, ont-ils déjà quelques données, car il leur

avait demandé de tout mettre en oeuvre rapidement dans cette affaire!

L’inspecteur téléphone au laboratoire de médecine légale et demande qu‘on lui

envoie de suite le dossier de la jeune femme qui se trouve chez eux.

Antonio et Martin se mettent aussitôt au travail de déchiffrage des résultats du

laboratoire chimique.

Les échantillons de sang et d’urine contiennent des molécules toxiques, notamment :

• Des furocoumarines (ou psoralènes) susceptibles de provoquer, outre une

phototoxicité, des dommages au foie et au rein, mais ceci n’a pas été constaté

à l’autopsie

• De la méthylnonylcétone qui provoque des contractions de l’utérus et des

hémorragies utérines, pouvant conduire à un avortement, qui ne s’est pas non

plus produit.

Conclusion partielle du laboratoire : la toxicité de ces molécules rapportée à la

quantité mesurée dans le corps n’a pas pu provoquer la mort de la victime.

Il est noté aussi que la victime prenait un médicament pour la tension artérielle.

Aucune autre anomalie n’a été signalée.

« Les pilules de rue n’ont pas provoqué d’avortement ; elle en a donc pris une

quantité modérée, remarque Martin. Il y avait tout de même une hémorragie…

– Peut-être a-t elle simplement pris ces pilules pour provoquer ses règles, ne sachant

pas qu’elle était enceinte, continue Antonio.

– Mais de quoi est-elle morte alors ? Nos deux lascars ont eu un comportement louche.

Le chimiste aurait-il introduit un autre toxique ? Mais dans ce cas, on l’aurait détecté à

l’analyse… Que veut-il dire par potentialiser ?

– Attendons d’avoir d’autres informations du médecin légiste, conclut Toricelli.

Martin quitte l’inspecteur et rejoint sa chambre aux Thermes d’où il téléphone à sa

femme et lui raconte le déroulement récent de l’enquête et les conclusions provisoires

du laboratoire et du légiste.

– D’après ce que tu m’as dit de la personnalité de cette jeune femme, il semble peu

probable qu’elle ait eu l’intention de se provoquer un avortement. Elle était

vraisemblablement absorbée par la mission qu’elle s’était fixée au sein de son

association. Elle a peut-être voulu utiliser cette plante pour faire revenir ses règles ?

– C’est ce qu’a suggéré l’inspecteur Toricelli et je suis d’accord avec vous deux. Reste

à déterminer ce qui a provoqué sa mort !

– Tu me dis que l’extrait de plante qu’elle a absorbé contient des furocoumarines ?

Cela me rappelle un article que j’ai lu à propos de problème posé par l’ingestion de

pamplemousse à cause des furocoumarines qu’il contient. Je recherche l’article et je te

rappelle demain car il est déjà presque minuit ici…

Que ferions-nous sans nos femmes et leur curiosité intellectuelle, pense Martin, en

incluant dans le nous l’inspecteur Toricelli, dont la femme l’avait renseigné sur la

pharmacie de la Luna.

Chapitre 26 Le fin mot de l’histoire ? (7 novembre)

La femme de Martin le rappelle le lendemain vers 7h ; il est déjà midi en France. Elle

est très excitée.

« J’ai quelque chose qui va t’intéresser. Sais-tu que le pamplemousse est contreindiqué

quand tu prends des statines, médicament pour diminuer le cholestérol ? A ce

propos, je suis contre la prise de ce produit qui provoque des effets secondaires

pénibles et s’avère nocif à long terme…

Martin l’interrompt.

– Dis-moi vite ce qui nous intéresse ici.

– D’accord ! C’est un médecin, qui s’appelle David Bailey, qui a découvert que les

furocoumarines du pamplemousse empêchaient les statines, ainsi que de nombreux

médicaments, d’être métabolisés par l’organisme. Du coup, la concentration sanguine

du médicament augmente anormalement, et cette overdose peut provoquer de

l’hypoglycémie, des saignements gastro-intestinaux, un arrêt de la respiration et peut

aboutir à une mort subite! Ta victime prenait-elle un médicament ?

– Mais oui, j’ai oublié de te le signaler, car cela ne me paraissait pas important. On a

retrouvé des produits hypotenseurs dans son sang…

– Il est donc tout à fait possible que ce soit la conjonction des furocoumarines de la rue

et de l’hypotenseur qui l’ait fait mourir. Je te l’ai dit, que c’est la dose qui fait le

poison ! Tu sais que 50% des maladies sont dues aux médicaments…

– D’accord, mais ce n’est pas le sujet. Peux-tu m’envoyer de la documentation sur ces

furo-machin chose, que je montrerai à Toricelli.

– OK. Je te signale aussi que d’autres plantes peuvent potentialiser l’action de

médicaments, par exemple le Gingko, l’Echinacée, le Chardon-marie, le millepertuis…

– Merci, mets-moi tout ça par écrit, s’il-te-plaît.

Martin appelle Antonio pour lui faire part de l’information transmise par sa femme.

– Il faudra faire doser par le laboratoire les métabolites de l’hypotenseur, pour voir

s’ils sont plus nombreux que ce qui serait attendu dans le cas d’une élimination

normale par l’organisme, ajoute Martin.

Antonio en convient, assez admiratif pour les déductions médicales de Martin… et

téléphone de suite au laboratoire de l’institut de médecine légale, en pressant le

correspondant de lui donner les résultats le plus vite possible.

Deux heures après, les chiffres lui sont communiqués : l’hypotenseur est présent en

quantité beaucoup trop importante dans les échantillons de sang, qui avaient été

conservés, heureusement !

Les inspecteurs se concertent et font le point sur les questions en suspens.

Concernant Consuelo, on peut conclure que sa mort est due à la synergie de la rue, à

cause des furocoumarines, et du médicament hypotenseur. Mais est-elle provoquée

par une quantité excessive de furocoumarines ?

et dans ce cas, y aurait-il eu :

soit une imprudence de Consuelo dans l’absorption de la rue, par exemple le

dépassement du nombre de comprimés,

soit une concentration de molécules actives trop importante dans les comprimés.

Dans le premier cas, le chimiste ne serait pas responsable. Dans le deuxième cas, il

aurait joué un rôle actif et criminel.

Il va falloir jouer serré avec le chimiste ! Pour mieux se préparer, Martin se renseigne

sur la législation des plantes en Argentine.

Chapitre 27 Dénouement (7 novembre)

L’interrogatoire d’Eugenio reprend.

– Comment avez-vous potentialisé, puisque c’est le terme que vous avez employé,

l’action de la plante que vous avez conditionnée en comprimés pour l’usage de

Consuelo ? demande Martin.

– Je voulais dire que je l’avais rendue plus active, car c’est nécessaire pour faire

revenir les règles rapidement.

– C’était donc pour cet effet de la rue que Consuelo vous a commandé ces

comprimés ? continue Martin.

– Oui, et j’ai ajouté du Gingko biloba qui est tout à fait inoffensif, pour fluidifier le

sang, ce qui a pu provoquer une hémorragie.

– Vous êtes-vous assuré qu’elle ne prenait pas de médicament ?

– Non, pourquoi ?

– Vous êtes totalement irresponsable et vous avez joué à l’apprenti sorcier. Cette

jeune femme se soignait avec un médicament hypotenseur et la rue, sans doute trop

puissante, a provoqué une overdose qui l’a tuée… C’est une faute professionnelle et

de plus vous avez commis un crime par imprudence ! l’accuse Antonio.

– Et ce n’est pas la première fois que cela vous arrive, même si la fois précédente, cela

n’a pas eu de conséquence aussi tragique ! Martin enfonce le clou de l’accusation.

Eugenio reste muet et prostré.

– Nous allons vous mettre en examen pour homicide involontaire, sans intention de

donner la mort, encore que je ne sois pas sûr de votre véritable intention, dit Toricelli.

Eugenio reprend la parole avec véhémence:

– Je vous assure que je ne voulais pas lui faire de mal, juste l’aider, car elle semblait

inquiète à cause de son absence de règles.

– Il ne vous est pas venu à l’idée qu’elle pouvait être enceinte ?

– Pas du tout, elle me l’aurait dit, je pense !

– Donc, elle ne vous a pas dit que c’était pour avorter ?

– Non, absolument pas. Je ne lui aurais pas vendu ces comprimés car cela est interdit.

– Admettons, bien qu’il y ait eu de nombreux cas d’utilisation de la rue dans ce but, dit

Antonio. Et cela m’étonne que vous ne vous soyiez pas posé la question !

– Je ne suis pas médecin !

– Vous êtes totalement irresponsable, redit Martin, en temps que personne et en temps

que chimiste. Les plantes ont des vertus curatives extraordinaires mais peuvent être

dangereuses, vous devriez le savoir. Le séjour en prison vous permettra de réfléchir

aux conséquences de vos actes, car je ne doute pas que vous serez condamné. Vous

ne devez pas ignorer que le Ministère de la santé de la province de Buenos Aires a

promulgué une loi qui donne obligation aux herboristeries de faire homologuer les

nouvelles plantes médicinales et que, s’il y a mélange de plantes, il faut démontrer

quel avantage on en retire ! Vous êtes donc aussi contrevenant à la loi !

Antonio lui lance un regard admiratif.

– J’ignorais l’existence de cette législation pour ma part. Mais un chimiste qui se

prétend herboriste aurait dû la connaître.

Les inspecteurs font ensuite venir Politicastro dans la salle d’interrogatoire et lui font

part de la mise en accusation de son ami. Il ne fait aucun commentaire, ni pour le

défendre ni pour l’accuser.

– Quant à vous, dit Antonio, votre sort n’est guère plus enviable : vous êtes suspecté

d’escroquerie, de falsification de pièce administrative et de recevoir des pots-de-vin…

et peut-être de complicité dans l’homicide de Consuelo.

– Vous n’avez aucune preuve de ce dont vous m’accusez!

– On s’efforcera de les trouver, ces preuves. Pour Consuelo, nous avons de forts

soupçons, qui seront sans doute confirmés par votre ami : je pense que vous l’avez

incité à l’empoisonner!

– Absolument pas ! Je lui ai simplement confié qu’elle risquait de me gêner dans mes

tractations pour l’implantation de l’entreprise minière.

– Le connaissant, vous saviez bien comment il allait interpréter votre confidence. Il est

vrai qu’il va être difficile de montrer que vous avez joué un rôle actif auprès

d’Eugenio. Par contre, vos manigances, qui ont éveillé les soupçons de Consuelo,

seront plus faciles à mettre en évidence, avec l’aide de l’UAC et de l’UCE d’Esquel !

Et la police d’Esquel ne manquera pas d’examiner de très près le registre où il

manque une ligne !

Sans dire un mot, l’adjoint est accompagné par un policier vers sa cellule.

Chapitre 28 Dénouement : suite (8 novembre)

Le lendemain, Antonio, très excité, téléphone à Martin.

« Il y a du nouveau : j’ai reçu un appel du procureur général de Tucuman. Pour vous

situer cette ville, elle se trouve au Sud-Est de Salta. Il est spécialisé dans les affaires

environnementales ; il a mené avec succès des procédures judiciaires concernant des

délits entrainant des dégradations de l’environnement, mais aussi les violations des

droits de l’homme…3

– Il ne doit pas exister beaucoup d’hommes actifs dans ce domaine dans le pays ?

Vous avez l’intention de le faire intervenir dans notre affaire ?

– Laissez-moi continuer ! Il l’est déjà, impliqué dans notre affaire. Je voulais dire aussi

qu’il a suivi des dossiers concernant les exploitations minières dans les provinces de

Tucuman, Catamarca et Santiago del Estero.

– Ah je comprends : vous voulez qu’il intervienne dans le jugement de Politicastro ?

Mais cela fait-il partie de son territoire ?

– Attendez ! L’important, c’est qu’il a reçu un enregistrement de Consuelo. En fait, elle

lui a envoyé son téléphone portable où figure la conversation qu’elle a surprise entre

Jaeger, le directeur de l’entreprise minière, et Politicastro !

– C’est fantastique ! Alors, qu’en est-il ?

– Cela va constituer une pièce à charge pour le procès, la preuve qui nous manquait…

qui montre la collusion entre les deux hommes.

– Je ne peux pas attendre davantage, je viens tout de suite à Jujuy.

Arrivé au commissariat, Martin prend connaissance de l’enregistrement, qui n’a pas

encore été transcrit sur papier. On reconnaît assez facilement les voix des deux

protagonistes.

– Jaeger : vous avez entendu votre chef, ainsi que le maire, dire qu’il leur paraissait

impossible qu’une exploitation minière s’implante dans la région d’Esquel. Qu’en

pensez-vous personnellement ?

– Politicastro : il est certain qu’ils ne feront rien car rien ne peut être fait par la voie

légale et l’Union des Assemblées citoyennes a les moyens de fomenter des

manifestations…

– Jaeger : proposez-vous une solution ?

– Politicastro : peut-être mais cela va coûter de l’argent !

– Jaeger : voulez-vous dire que nous devons indemniser toute la population d’Esquel ?

– Politicastro : non, non. Il suffira de « m’indemniser » moi !

– Jaeger : qu’allez-vous faire avec cette indemnité ?

– Politicastro : j’ai accès facilement au registre de la propriété de la ville, je ne vous en

dis pas plus. Je peux modifier quelques données, mais je risque de perdre ma place si

cela se sait, c’est pourquoi il me faut pas mal d’argent pour assurer mon avenir…

– Jaeger : pour obtenir la neutralité des citoyens, il nous faudra aussi débourser

beaucoup, afin de créer des infrastructures, des écoles, peut-être un centre culturel et

historique… ou un centre écologique !

– Politicastro : c’est évident, mais cela ne suffira pas, car le terrain que vous voulez

exploiter est la propriété d’un particulier et non celle de la ville. Il faut donc que

j’intervienne.

– Jaeger : je vous donnerai ma réponse dès que j’aurai consulté le PDG de notre

groupe…

Fin de l’entretien.

Les deux inspecteurs se regardent en souriant .

– Finalement, nous avons un début de preuve qui va confondre l’adjoint, dit Martin.

– Oui, ce sera plus facile de l’accuser de corruption avec cet enregistrement. De plus,

nous avons la chance qu’il ait été envoyé à un défenseur acharné des populations et

de l’environnement. Consuelo savait bien ce qu’elle faisait, répond Antonio. Esquel

pourra lui rendre hommage.

– Peut-on retenir des charges contre Jaeger ?

– Cela va être difficile, car il n’a pas eu le temps de donner suite à la proposition de

Politicastro.

3 Il existe dans la réalité et a mené ces actions

Epilogue

Deux jours plus tard…

Martin et Antonio se rendent à Bariloche pour l’enterrement de Consuelo, après que

le bureau du légiste a autorisé ses parents à ramener le corps de leur fille chez eux.

Antonio qui s’est lié d’amitié avec Martin a tenu à l’accompagner, malgré la distance

et le manque de facilité d’accès, en prenant quelques jours de congés…

Ils font escale à Buenos Aires, car le vol n’est pas direct. Cela leur permet de

rencontrer l’homologue de Toricelli qui vient les saluer et les assurer de son soutien

pour réunir des pièces afin d’étayer l’accusation. Il avait lui-même aidé à l’instruction

d’un dossier à charge contre le vice-président d’une firme voulant extraire de

l’uranium à ciel ouvert dans la Quebrada de Humahuaca. Il connaissait bien les

arguments à employer.

Invités par les parents de Consuelo, Antonio et Martin vont à leur domicile où ils

rencontrent un jeune homme qui se présente comme le fiancé de Consuelo. Voici donc

l’amoureux qu’ils avaient soupçonné pendant un bref instant ! Ils se sont connus à

l’université de Mexico où il étudie aussi le droit. Il n’ignorait rien des activités

militantes de sa fiancée et les informe qu’elle s’était faite engager à l’hôtel des

Thermes, sachant que le directeur de l’entreprise minière allait y séjourner. Elle

soupçonnait qu’une rencontre avec des autorités régionales pourraient s’y tenir…

Le jeune homme présente un visage très attristé mais non pas abattu. De fait, il leur

déclare qu’il a l’intention de poursuivre le combat de Consuelo et qu’il va poser sa

candidature pour la présidence de l’UCE.

Les inspecteurs le félicitent pour son courage et lui donnent les détails de l’enquête,

sans mentionner cependant que la jeune femme était enceinte, puisque ni elle ni lui ne

le savaient. Ils ne veulent pas ajouter à la tristesse et au regret du jeune homme.

Tout le monde s’achemine vers la maison mortuaire où va se dérouler une cérémonie

traditionnelle, suivie par une réunion amicale autour d’un repas.

Tout le monde échange des adresses et promet de rester en contact. Martin se sent un

peu abattu : c’est le résultat de la tension nerveuse provoquée par l’enquête, même

s’il y est habitué ! Il a réservé son vol de retour pour le lendemain… Il espère qu’il

reviendra dans ce pays, qu’il a tout juste commencé à connaître… si ses prochaines

enquêtes lui en donnent le temps.

Martin Rodriguez

Martin Rodriguez à la fin de son voyage (peint par Jo)

 

 

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